Mettre en images les mots de Duras et filmer l’absence, la peur, la fatigue liées à une interminable attente, voilà le dernier défi d’Emmanuel Finkiel qui nous livre avec LA DOULEUR un film bouleversant, tout en désespoir retenu, dans l’une des adaptations de Duras les plus réussies.

Juin 1944. Alors que la France est encore occupée par les allemands, Marguerite (Mélanie Thierry) attend désespérément des nouvelles de son mari, écrivain et résistant déporté.  Maitresse de leur ami Dionys (Benjamin Biolay), Marguerite est hantée par ses questionnements mais n’hésite pas à se rapprocher de Rabier (Benoit Magimel), agent français de la gestapo, seul à pouvoir l’aider à retrouver Robert. Quand elle réalise que ce dernier s’appuie autant sur elle que elle sur lui pour avoir des informations sur leur groupe de résistance, Marguerite s’éloigne et retourne à son attente.

Adapté du roman éponyme de Marguerite Duras, LA DOULEUR raconte l’interminable attente de Marguerite Duras alors que son mari, le résistant Robert Antelme a été déporté à Buchenwald. Duras a tenu un journal de ces longs mois de souffrance, et lorsqu’elle le retrouve des années après, écrit La douleur dans un état déjà loin de ce temps-là. Duras et Antelme divorcèrent en 1945 et Duras épousa Dionys, son amant en 1947.

LA DOULEUR est donc seulement partiellement autobiographique puisque le roman relate de façon imaginaire une période révolue.  Emmanuel Finkiel l’a parfaitement compris et cela sert formidablement son film, mêlant le monologue intérieur de Duras à des faits historiques qui ne semblent jamais complètement réels. Le réel est ici en effet suranné, fantasmé pour mieux servir la douleur décriée de l’écrivaine. La mise en scène virtuose traduit ce monologue intérieur par des longues focales chères au cinéaste semblant rendre fantomatiques les présences en arrière plan. Les mouvements de caméra invitent à suivre Marguerite dans ses pensées, ses errances et son intériorité, et Finkiel a la bonne idée d’introduire un double de Marguerite qui l’observe du coin de l’oeil, symbolisant ainsi à la fois la distance de Duras sur son passé et la double temporalité du présent de l’écriture et de celui des évènements relatés, vacillant entre vérité et mémoire.

Emmanuel Finkiel rend formidablement compte de ce temps suspendu où les pensées, les peurs se bousculent. Duras attend son mari mais en aime un autre et sa douleur incommensurable et indicible semble incomprise. Elle est sans cesse en suspension entre la vie et la mort, enchainant ses cigarettes et trainant son regard triste, filmée avec une lumière magnifique, parfois onirique, presque irréelle.

Après l’avoir dirigée dans Je ne suis pas un salaud,  aux côtés de Nicolas Duvauchelle, Emmanuel Finkiel retrouve Mélanie Thierry, absolument épatante en Duras. S’il avoue ne pas avoir pensé à elle en premier lieu, il s’est laissé convaincre par un essai concluant de la jeune comédienne inspirée et inspirante. Le reste du casting est à la hauteur, à commencer par Benoit Magimel en ennemi troublant, Benjamin Biolay en Dionys, Shulamit Adar fidèle au réalisateur depuis ses débuts et enfin Emmanuel Bourdieu, scénariste et cinéaste rare, en fantôme revenant.

LA DOULEUR confirme à nouveau le talent d’Emmanuel Finkiel qui décidément depuis Voyages, son premier film, est un cinéaste de la suggestion hors pair. Et un grand cinéaste tout court.

Anne Laure Farges

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[CRITIQUE] LA DOULEUR
Titre original : La douleur
Réalisation : Emmanuel Finkiel
Scénario : Emmanuel Finkiel
Acteurs principaux : Mélanie Thierry, Benjamin Biolay, Benoit Magimel
Date de sortie : 24 janvier 2018
Durée : 2h06min
4.0Magnétique
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