Inspirée par sa propre expérience des cercles de jeux parisiens, Marie Monge a beau céder à l’appel de la facilité, Joueurs est une première œuvre ardente.

Les jeux d’argent et tout ce qu’ils ont de très américain se frayent aujourd’hui un chemin pavé d’or sur la scène française. Pas de Bellagio, mais une roulette et quelques néons faussement chaleureux. L’adrénaline ne souffre cependant pas de cette relocalisation et gagne même à être transposée dans un Paris urbain, une ville différente de celle d’ordinaire proposée. Les rues sont familières mais tendues, et elles ne sont pas les seules.

Jeton non négligeable, les acteurs. Le corps et l’âme du long-métrage sont avec une évidence désarmante le duo de tête. Stacy Martin en girl next door à la dérive brille de sobriété, elle n’est ici pas la muse de tout un train ni de Godard, simplement la flamme dans le coeur de son amant. Elle attire naturellement l’attention, seulement elle n’est parfois qu’une fonction, ce qui la dessert d’autant plus confrontée au brasier qu’est son partenaire. Tahar Rahim, talent devant l’Éternel et même entre de moyennes mains, n’avait jamais été aussi incandescent depuis Un prophète. Le rôle d’Abel est celui d’une femme fatale, celle qui aspire l’énergie (et l’argent) de sa victime, mais pourtant terriblement à fleur de peau. Aucun de ses battements de cil n’échappe à une intensité fiévreuse, il y a un besoin urgent, une fébrilité viscérale qui creusent sa fêlure un peu plus à chaque instant. Il est aussi insolent que bancal, et il est tout simplement impossible de décrocher son regard de lui, en tout bien tout honneur. Joueurs sort en salles un 4 juillet, jour de son anniversaire…

La caméra est d’ailleurs tout aussi incapable de résister au magnétisme du couple, elle s’approche de leur visage et s’y accroche le plus possible, n’accordant le même privilège qu’aux seules tables de jeu. Tout le reste est toile de fond, le premier plan n’est qu’addiction. “Le sort de la faiblesse est d’être partout dépendante” disait Adolphe Thiers, et en effet la pluralité des dépendances fait du long-métrage un choeur de perdition. L’amour et le jeu ne sont en réalité pas différentes, deux forces immuables qui aliènent de la même façon. L’euro n’est pas leur fix. Le frisson qu’ils ressentent en leur présence mutuelle est la pire des dopamines, junkies de l’autre. Belle histoire de descente aux enfers et de perversion contrôlée, elle devient elle même addictive à l’image du couple, surtout dans ses trois premiers quarts d’heure. Le récit semble scindé en deux grandes parties, dont le point de bascule est une course de voitures – set-up/pay-off peu subtil au demeurant. La première est donc véritablement palpitante, le cœur bat au rythme effréné de musiques saccadées pendant la distribution des cartes. Ponctué d’accents lynchéens, le polar romanesque fonctionne sans aucun doute sur le suspense de la toxicité à venir.La seconde en revanche, peine davantage à convaincre, à surprendre excepté sur quelques points à la fin (merci les véritables anonymes). Le scénario fait tous les choix les plus attendus et neutralise la plupart des enjeux. De plus lorsque l’on tombe complètement dans la revanche des mafieux, l’engrenage rouille vraiment. L’absence de transition propre ne fait que renforcer cette moitié à la linéarité extrême, tout est beau puis tout est triste en l’espace d’un instant. La verve des caractères n’étant qu’une couche superficielle l’empathie du spectateur n’est de fait que de surface ; les événements sont trop manichéens. Prévisibilité est maîtresse de lassitude et le montage souffre de ces pulsions de morts. Et même visuellement si la saturation des couleurs apporte une certaine vibration à ces rues cosmopolites, il n’y a rien ici de foncièrement novateur sinon une dichotomie chaud/froid archi-usitée. Tout cela déçoit d’autant plus que le reste est prometteur.

Cependant malgré tous ces aspects sous-traités ou brouillons, un premier film n’a nul besoin de prétendre au Panthéon de l’originalité et celui-ci a le mérite de déjà bien sortir du lot. Les erreurs dans les grandes lignes scénaristiques ne lui enlèvent pas un sens du drame et du rythme certain. C’est une réelle proposition, qui parvient à restituer la tension d’un microcosme qu’il élargit. Il était risqué de choisir un contexte si proche mais si singulier pour un premier long, et c’est un pari réussi. Il mérite le déplacement, d’autant que ses intentions sont si bonnes qu’il est aisé de lui pardonner ses écarts de débuts. L’envie de cinéma est là, le plaisir du septième art communicatif.

Manon

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JOUEURS, premier coup de poker - Critique
Titre original : Joueurs
Réalisation : Marie Monge
Scénario : Marie Monge, Julien Guetta
Acteurs principaux : Tahar Rahim, Stacy Martin
Date de sortie : 4 juillet 2018
Durée : 1h45min
3.5Note finale
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