Pour son premier film, LE POULAIN, Mathieu Sapin utilise habilement sa matière première de dessinateur immergé en politique pour brosser les coulisses pas piquées des vers d’une campagne politique.

Un “poulain”, au sens figuré du terme, est un “débutant qui promet et sur lequel quelqu’un a fondé des espoirs”. Arnaud (Finnegan Oldfield) est donc ce brillant jeune homme en qui Daniel (Philippe Katerine, toujours aussi jubilatoire), un député, va effectivement fonder quelque espoir. Cette marque d’attention est-elle causée par le patronyme du jeune homme, Jaurès, pourtant sans lien avec l’illustre orateur? Ou parce que Daniel pressent que le mettre le pied à l’étrier pourrait faire l’objet d’un éventuel renvoi d’ascenseur? Ou parce que, tout simplement, il lui plaît ? On ne le saura pas, mais il lui présente finalement Karadzic, qui recherche un assistant. Tout comme son nom qui évoque plus le bruit d’une mitraillette que celui d’une directrice de communication, Agnès (Alexandra Lamy, bluffante dans un rôle inhabituel) ne ménage ni sa peine ni ses équipes. Elle met tout en oeuvre pour permettre à Catherine Beressi (Valérie Karsenti) d’accéder aux primaires des élections de son parti, en vue de la présidentielle.Photo du film LE POULAINMathieu Sapin, réalisateur de son premier film LE POULAIN, est avant tout dessinateur de bandes dessinées. Deux d’entre elles ont provoqué son envie de traiter le sujet de la politique au cinéma : Campagne Présidentielle et Le Château-Une année dans les coulisses de l’Elysée. Rencontré à Bordeaux aux côtés de son actrice, il a voulu “raconter le parcours initiatique d’un jeune homme qui n’a rien à voir avec ce milieu“.

Avec Noé Debré (co-scénariste de Jacques Audiard), il avait en tête “les modèles des classiques de Balzac, de Le rouge et Noir ou du film Le Lauréat, à savoir un personnage assez naïf et pur qui, confronté aux épreuves de la vie, perd son innocence et gagne en expérience, notamment grâce à une rencontre avec une femme d’expérience“.

“Grâce à une grande partie de son casting et à son rythme effréné, LE POULAIN se révèle être une bonne comédie grinçante sur l’envers du décor d’une campagne politique.”

Et Arnaud va en effet très vite apprendre aux côtés d’Agnès, femme au fort tempérament qui évolue dans un monde machiste, dont elle s’est approprié les codes. Femme à poigne agressive, tyrannique et moqueuse, toujours sur le qui-vive, elle souffle le chaud et le froid en permanence. Alexandra Lamy s’est “amusée à construire ce personnage très actuel, qui ne fait pas de cadeaux car on ne lui en a pas fait non plus“. Comme pour bien faire ressortir la notion de “rythme dans une campagne, qui ne s’arrête jamais“, le réalisateur a ainsi voulu montrer Agnès “comme un ordinateur, en situation à la fois de puissance et d’instabilité, qui peut tomber à tout moment, ce qui la rend assez désagréable“.

Et pour que le spectateur n’oublie pas qu’il est aussi dessinateur,  Mathieu Sapin a incrusté à l’image de façon très judicieuse certains de ses dessins (courbes de sondage, lieux de meetings). Quant au découpage du film en séquences, il théâtralise encore mieux le propos.Photo du film LE POULAINAlexandra Lamy voit dans LE POULAIN  “une comédie au fonds dramatique qui fait rire sur un truc qui perturbe“. Car évidemment, ce qui fait grincer les dents, c’est ce que donne à voir le réalisateur. Un monde d’opportunistes sans vergogne, qui parlent de la France qu’ils aiment et veulent servir tout en se plaçant du mieux possible dans la course pour surtout servir leurs propres intérêts.

Pourtant le réalisateur se défend “d’avoir voulu dénoncer un monde horrible, dans lequel ils sont tous pourris“. Il affirme qu’en se mettant “au service d’une comédie et non d’un documentaire, il en montre plutôt le côté un peu ridicule et un peu cirque“. Et dans un mélange des genres hautement improbable, il pousse même plus loin le bouchon de la satire et de l’autodérision en offrant à Gaspard Gantzer, l’ancien vrai conseiller politique de François Hollande, le rôle d’un conseiller de Pascal Prenois, faux candidat à la présidentielle. Mathieu Sapin a pensé à lui car les comédiens qu’il rencontrait “se prenaient un peu trop au sérieux et composaient un personnage trop sévère“…un comble !

“Le réalisateur donne à voir un monde d’opportunistes sans vergogne, mais utilise la comédie pour en montrer le côté ridicule”

Les deux scénaristes ont aussi eu la bonne idée d’inverser certains stéréotypes de ce monde: à savoir des femmes fortes et quasi viriles dans leurs comportements, dont la présidente de la République. Quant aux hommes, ils les dessinent plus “dans l’émotion et dans une forme d’hésitation“. Ainsi de Pascal Prenois (Gilles Cohen, extrêmement juste et touchant), dont ils mettent en avant “le handicap actuel pour un homme politique qui veut faire carrière de ne pas avoir de femme“. Arnaud lui-même est montré comme un être que tous ses interlocuteurs ne peuvent s’empêcher de tripoter, tant les politiques sont tactiles. Un monde bourré de phéromones, que les co-scénaristes ont “voulu orienter sur le désir, même si c’est un peu du cinéma“.

Arnaud, au début de LE POULAIN, c’est un peu le médiateur entre ce monde et le spectateur. On découvre à travers ses yeux ébahis cet univers impitoyable de coups bas, de retournements de vestes et de changements de cheval, heu, de candidat à soutenir dans la dernière ligne droite de la présidentielle. Et comme lui, on a du mal à y croire. Sauf que, au lieu de le dénoncer, de le fuir ou même, vœu pieux, d’essayer de le changer de l’intérieur, Arnaud va assez vite se fondre, tel un caméléon, dans la masse et révéler en lui ses plus bas instincts. De poussin sentimental, comme l’appelle sa petite amie qui a des velléités humanitaires, il va devenir requin endurci, obsédé par sa propre réussite.Photo du film LE POULAINMais là où le bats blesse un peu, c’est qu’on ne croit pas suffisamment à l’interprétation de Finnegan Oldfield – qu’on a pourtant adoré dans Marvin ou la belle éducation – pour incarner la destinée d’Arnaud. Même s’il a envie de séduire Agnès et de définitivement faire partie du sérail, la transformation du personnage en cette espèce de Rastignac est trop rapide et manque de crédibilité. Il se prend un peu trop facilement au jeu, ses dents poussent un peu trop vite. Car il apparaît en effet bien difficile de perdre son éthique, aussi candide soit-elle, et sa fragilité de façon aussi brutale. Malgré ce bémol, grâce à son casting et au rythme effréné qu’il parvient à imprimer, LE POULAIN se révèle pourtant une bonne comédie grinçante sur l’envers du décor politique, à mi-chemin entre Quay d’Orsay, La Conquête et la série Baron Noir, dont le véritable héros est en réalité une héroïne qu’on adore détester.

Sylvie-Noëlle

Votre avis ?

LE POULAIN, la politique, cet univers impitoyable - Critique
Titre original : Le poulain
Réalisation : Mathieu Sapin
Scénario : Mathieu Sapin, Noé Debré
Acteurs principaux : Alexandra Lamy, Finnegan Oldfield, Gilles Cohen, Philippe Katerine
Date de sortie : 19 septembre 2018
Durée : 1h37min
3.5Grinçant
Avis des lecteurs 6 Avis

LE POULAIN, la politique, cet univers impitoyable – Critique

2