Audiard tente pour la première fois de sa carrière d’exporter son cinéma en terres américaines. Grand bien lui en a pris ?

Jacques Audiard est à ce jour certainement notre contemporain français le mieux placé dans l’industrie pour arriver à combiner cinéma de genre et cinéma populaire. Ce qui en fait un auteur précieux. Et il semblait que ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne tente l’aventure aux USA pour un projet plus ambitieux. Le chemin est, en général, assez récurent dans notre histoire. Des petits nouveaux se font un nom puis s’en vont à Hollywood pour voir si l’herbe n’est pas plus verte ailleurs. Audiard, lui, a d’abord une grosse carrière en France, rôdant dans les environs depuis les années 70/80. Habitué des récompenses aux Césars ou à Cannes, il vise un marché plus grand avec LES FRÈRES SISTERS et la possibilité de figurer dans la course aux Oscars.

Dans cette adaptation du roman éponyme de Patrick deWitt, il se retrouve entouré d’un quatuor principal composé de Joaquin Phoenix, John C. Reilly, Jake Gyllenhaal et Riz Ahmed. Comme son nom l’indique, le film retrace l’aventure des frères Sisters, un duo de tueurs chargé par un Commodore de retrouver un chimiste détenant une formule miracle pour découvrir où se trouve l’or dans les rivières. On ne l’a pas encore mentionné mais le film se situe au début des années 1850, à une époque où les prospecteurs commencent à devenir légion en Amérique et où tout le monde veut sa part du gâteau.Photo du film LES FRÈRES SISTERSComme souvent chez Audiard, il est surtout question de violence. Le réalisateur ne cesse de se demander tout au long de ses films comment la violence peut en venir à émaner d’un territoire. Que ce soit dans le passé ou de nos jours. Il ne s’agissait que de ça dans le fantastique Un Prophète ou par la suite dans Dheepan. Par le biais d’un cinéma très ancré dans le genre, il trouve toujours le moyen d’insérer ses protagonistes principaux dans une spirale de violence de laquelle ils ont du mal à se libérer. Parce que le monde est comme ça. Ici, les frangins ont ça dans le sang. C’est une malédiction. Alors ils errent, remplissent leur mission, répandent la mort. Jusqu’à que l’aîné, Eli (John C. Reilly), commence à se poser des questions sur leur place dans ce monde. Audiard n’est pas toujours le plus fin pour aborder des questionnements existentiels profonds mais il a sa disposition des personnages travaillés intérieurement par des remous. Notamment ces deux frères, dont la relation tumultueuse s’entretient autour d’une spirale de violence dénuée de tout recul.

Sans surprise, Audiard épouse leur périple par de brillants éclats dans la mise en scène, avec l’aide d’un Benoît Debie inspiré à la photo. On en veut pour preuve l’ouverture du film, une fusillade nocturne éclairée à l’aide des déflagrations des pistolets. Par ce plan, le réalisateur français nous plonge dans un monde de noirceur, où le seul moyen de garder la lumière allumée est de se battre. Plus tard, le chimiste Hermann Kermit Warm (Riz Ahmed) aura la même réflexion sur son époque, constatant que les hommes ne savent plus vivre en communauté sans se battre pour le profit. Le film trouve sa faiblesse dans le traitement de ce personnage, un peu condamné à jouer le sage de service envoyant ad nauseam des phrases sentencieuses. Audiard, par sa mise en scène mais aussi au travers de son scénario, manque d’un brin de génie dans ce qu’il en fait. Un problème résolu lorsqu’il se retrouve au contact des deux frères et qu’ils arrivent à contaminer l’espoir d’utopie qui existait.Photo du film LES FRÈRES SISTERSJoaquin Phoenix en particulier excelle dans ce rôle d’exubérant un peu grognon – ce n’est pas une nouveauté. Il est dans le duo le membre le plus atteint par la putréfaction intérieure engendrée par son exposition permanente à la violence. Mais aussi celui dont la rédemption est la plus sublime, un abimé de la vie sortant la tête de l’eau à la suite d’un accident irréversible. Les dernières minutes du film lui offre l’apaisement qu’il mérite enfin, à lui comme à son frère. La mode depuis des années, dans le western moderne, est au désespoir, à la réflexion sur le genre – le terrassant Hostiles sorti début 2018 s’inscrivait dans cette veine, Audiard en fait de même, avec un peu plus de lumière à la clé. Sans oublier les corps laissés derrière, les blessures non cicatrisées. Un chemin tortueux presque nécessaire pour avoir le droit de se reposer sur ces terres inhibée par la violence. Le personnage incarné par Riz Ahmed prend tout son sens dans ce milieu. Son optimisme n’était simplement pas fait pour cette Amérique, bâtie depuis sa genèse sur le sang versé. L’Histoire a prouvé qu’il n’aurait pas fait long feu.

Maxime Bedini

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LES FRÈRES SISTERS, la sanglante ruée vers l'or - Critique
Titre original : The Sisters Brothers
Réalisation : Jacques Audiard
Scénario : Jacques Audiard, Thomas Bidegain, d'après l'œuvre de Patrick DeWitt
Acteurs principaux : Joaquin Phoenix, John C. Reilly, Jake Gyllenhaal
Date de sortie : 19 septembre 2018
Durée : 1h57min
3.5Note finale
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LES FRÈRES SISTERS, la sanglante ruée vers l’or – Critique

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