Pour son dernier film, ROUBAIX, UNE LUMIÈRE, explore les méandres de l’âme humaine au travers d’une enquête inspirée d’une histoire vraie.

Quand on voit ROUBAIX, UNE LUMIÈRE, on ne peut s’empêcher de penser à Polisse. Car le dernier film de Arnaud Desplechin, co-scénarisé avec Léa Mysius, plonge le spectateur dans la vie d’un commissariat. Le réalisateur a situé l’intrigue dans sa ville natale et s’est inspiré, une fois n’est pas coutume, d’un fait divers sordide survenu en 2002 à Roubaix. Il s’agissait du meurtre d’une vieille femme par ses deux jeunes voisines, relaté dans le documentaire Roubaix, commissariat central. Lors d’une rencontre au Festival Cinéma de La Rochelle, le réalisateur, qui cite volontiers ses modèles Jacques Lanzmann et Frederick Wiseman, dit avoir voulu « s’incliner devant le réel et chasser le romanesque et les faux d’artifices d’imagination, et s’être senti prêt à embrasser une condition populaire, car il avait plus de maturité ».

Photo du film ROUBAIX, UNE LUMIÈRE

Tout comme dans Polisse, le spectateur découvre ainsi les policiers de la brigade, les affaires qu’ils traitent et leurs méthodes de travail, au travers d’un œil neuf. Si cet œil était extérieur et non initié via la journaliste interprétée par la réalisatrice Maïwenn elle-même, il est ici intérieur via Louis (), jeune flic nouvellement arrivé. Présenté comme un peu naïf, il découvre en même temps que le public, à la fois la ville de Roubaix et le Commissaire Daoud. Car Daoud officie depuis longtemps dans la ville classée cinquième plus pauvre en France, il en connaît tous les recoins, les communautés et les difficultés de cette zone urbaine sensible.

Arnaud Desplechin s’attache plus particulièrement au personnage exemplaire de Daoud, dont il a offert le beau rôle à . Ce dernier met au service de Daoud une interprétation solaire toute en retenue, en nuances et en douceur, que l’acteur ne nous a pas souvent donné l’occasion de découvrir dans ses précédents rôles, qui étaient plus puissants, plus intenses, plus en mouvement. L’empathie et la bienveillance dont Daoud fait preuve envers les suspects contraste évidemment avec ce que la misère sociale peut produire de pire dans une ville aussi grise. Car Arnaud Desplechin, dont on aime le travail depuis longtemps, filme remarquablement le gris de la ville, reflet à l’écran du gris et de la noirceur de l’âme de ces petites gens, mais aussi de leur solitude et de leur désarroi.

Grâce à une brillante mise en scène de la misère sociale et une enquête haletante, ROUBAIX, UNE LUMIÈRE se révèle un film puissant, illuminé par la prestation de Roschdy Zem.

Mais le réalisateur ne les juge pas et offre brillamment au spectateur fasciné la possibilité de participer au plus près aux méthodes du commissaire et de son équipe : les enquêtes de voisinage poussées, les entrées parfois fracassantes dans l’intimité des gens et les interrogatoires respectueux. Dans ROUBAIX, UNE LUMIÈRE , Daoud confronte ainsi les auteurs à leurs faux témoignages avec grâce, beaucoup de distance et parfois une touche d’humour, comme dans la scène d’ouverture. N’hésitant pas, avec un collègue, à créer une forme de copinage du style good cop- bad cop, poussant doucement les mythomanes et les racailles dans leurs retranchements, jusqu’à ce qu’ils craquent et avouent.

Et le réalisateur atteint très bien son but de recherche du réel, notamment grâce à l’emploi d’acteurs non professionnels. Car les petites frappes sont interprétées par de vrais cas sociaux, et les flics par de vrais flics, à qui Arnaud Desplechin a demandé « d’estampiller chaque geste et mot, et de faire leur boulot de flics en improvisation totale, car ils étaient mauvais lorsqu’ils jouaient un rôle ». De fait, le réalisateur pourra peut-être se voir objecter que ses flics sont presque trop parfaits et que ce souci même de l’authenticité cache une volonté de redorer le blason des policiers, malmenés depuis ces derniers mois.

Photo du film ROUBAIX, UNE LUMIÈRE
Seuls quatre acteurs professionnels figurent donc au casting : les deux héros flics et les deux héroïnes meurtrières /Claude et Sarah Forestier/Marie. ROUBAIX, UNE LUMIÈRE offre ainsi en effet miroir parfait « le couple réflexif » qui oppose Daoud et Louis, à Claude et Marie. D’un côté la force, la loi, la recherche de la vérité, la justice, l’ordre moral et de l’autre côté la faiblesse, la survie à tout prix, le désarroi, le mensonge, l’absence de repères entre le bien et le mal.

Et c’est justement parce que Daoud a lui aussi connu la misère, parfois le regard raciste, qu’il a toutes les clés en main pour faire son boulot de la meilleure manière qui soit. Il s’est accroché, a évité la case prison comme son neveu et la case départ comme sa famille algérienne répartie au bled. Il a choisi de passer du bon côté sans jamais oublier d’où il vient. Partisan d’un peu d’institution, qu’il trouve mieux que rien, son parcours d’observateur sans illusions de l’âme humaine lui permet de comprendre mieux que quiconque qui sont celles et ceux restés de l’autre côté.

ROUBAIX, UNE LUMIÈRE montre un couple réflexif : la loi, la recherche de la vérité, la justice et l’ordre moral opposés à la survie à tout prix, le mensonge et l’absence de repères entre le bien et le mal.

Le commissaire peut ainsi adapter son discours à une jeune fille maghrébine qui a fugué et à sa famille désemparée, à un petit arnaqueur à l’assurance ou à une jeune fille violée. Sa stratégie, sans brutalité, lui permet de faire prendre conscience aux suspects de l’importance et de la portée de leurs actes. De les confronter en douceur à leurs contradictions. De les amener peu à peu devant le précipice de leurs mensonges sans retour possible en arrière. De redonner aux coupables leur humanité. C’est un accoucheur patient de la vérité, qui sait que sans reconnaissance de l’acte, il n’y a pas de rédemption possible pour les auteurs.

Le réalisateur renforce d’ailleurs son propos en filmant les visages des acteurs en gros plans, sans artifice, à la recherche de « la singularité, l’étincelle miraculeuse». Et dans le couple que forment « Claude aimée et Marie aimante», le réalisateur parvient très bien à mettre en évidence, dans un même souci d’effet miroir, l’enjeu de la complémentarité et du déséquilibre. Même si on est moins convaincu par le jeu de Sarah Forestier, toujours un peu too much dans son expression de la fragilité de ses personnages. Grâce à une brillante mise en scène de la misère sociale désenchantée et une enquête haletante et glaçante, ROUBAIX, UNE LUMIÈRE se révèle un film puissant, illuminé par la prestation de Roschdy Zem.

Sylvie-Noëlle

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ROUBAIX, UNE LUMIÈRE : le gris de l'âme - Critique
Titre original : Roubaix, une lumière
Réalisation : Arnaud Desplechin
Scénario : Arnaud Desplechin, Léa Mysius
Acteurs principaux : Roschdy Zem, Léa Seydoux,
Date de sortie :
Durée : 1h59min
3.5Puissant
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