Encore un remake, encore un Disney, encore un Burton attendu au tournant. Et si le résultat n’est pas une représentation inoubliable, le réalisateur retrouve son élan.

Retour au cirque pour Burton après un clin d’œil dans Pee Wee Big Adventure et un détour amoureux dans Big Fish, et ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne fasse du paradis des freaks son terrain de jeu. Cette nouvelle scène est introduite écrasée par une arche dantesque filmée en contre-plongée, dont les larges barreaux enferment les performeurs dans un microcosme de représentation vaine. Quelques secondes plus tard, une spirale bicolore aspire le spectateur, emporté par le train pour un manège de deux heures. Dumbo vit dans un parc d’attractions et le film qui lui est dédié est un grand huit : plein d’émotions, avec des hauts et des bas. Même si l’amusement global est inégal, lorsque l’on atteint le plus haut sommet des rails, l’euphorie est incroyable.

Et difficile à croire, Dumbo l’est parfois et ce dès le début, où son rejet n’est absolument pas justifié. Son scénario est bien trop attendu et ce n’est pas la faute du spectre du film original, mais plutôt d’un cahier des charges qui ne cesse de se rallonger. Disney réitère encore « les rêves ça sert à rien, renonce » au début du film et le « ah si en fait les rêves c’est cool » à la fin, tellement ostensiblement que c’en est presque indécent. L’on peut regretter un manque de surprise qui facilite les paris à prendre, mais il est vrai aussi que les enjeux du long-métrage ne résident pas nécessairement dans les péripéties. De la même façon, la progression dans les rapports familiaux semble se dérouler sans élément déclencheur, comme si les tensions étaient fictives en réalité. L’autre point négatif est la difficulté de poser un point de vue défini, qui sonne parfois faux. C’est le cas avec le rôle essentiel de Nico Parker, celui de mentor de l’éléphanteau, la petite fille est excessivement sérieuse et trop peu sincèrement excitée face au miracle animalier, démesurément mature, stoïque. Les seconds rôles quant à eux sont attachants, sans pour autant être sublimés par le regard complexe que le réalisateur porte souvent sur ses personnages. Tout ceci ne constitue pas un obstacle à l’appréciation du film, mais construit un carcan qui empêche le réalisateur de lâcher prise complètement.

Mais malgré ces restrictions, Burton est de retour. Non pas qu’il ait jamais été bien loin, mais les d’émotions qu’il suscite ici se rapprochent de celles bien plus intenses que les quelques sourires dessinés par Miss Peregrine et les enfants particuliers notamment, semblables à ce que Les noces funèbres peuvent provoquer. “You made me a kid again“. Les oreilles de Dumbo sont les ciseaux d’Edward, le bébé éléphant est la nouvelle incarnation du héros burtonien : cet être si prodigieux qu’il suscite la moquerie, profondément meurtri et sensible à la créativité. S’y ajoute la patte Disney, qui insère par exemple la disparition du parent aimé, tragédie qui rapproche les êtres, et qui rend les éclats de joie plus significatifs.

Les effets spéciaux sont si prodigieux sur cet animal que l’attachement est instantané, d’autant que son instrumentalisation par les humains ou leur incompréhension réveille les instincts protecteurs. Chaque plume qu’il aspire le regard brillant, chaque battement d’oreille, chaque sourire provoque l’humidification des yeux du public. La pureté est si bien traitée que chaque attaque est un coup au cœur, que l’on hésite pas à malmener. Coups de fouet et sarcasmes sont intolérables, et  si rien n’est explicite et reste tous publics, assister à ces maltraitances insidieuses est une certaine idée de l’horreur.Ce n’est cependant pas la delightful horror qui caractérise la première période de la carrière de Burton, il semble en effet définitivement vendu à la couleur, ce qui cela dit se manifestait déjà dans Beetlejuice. Le considérer comme adepte de la seule obscurité n’a donc jamais eu réellement de sens. Plus coloré est le cadre, plus il est factice, à l’instar de ces maisons de banlieue dans Edward aux mains d’argent ou les potentielles fictions de Big Fish. Il en va de même pour Dumbo, tout gris, le plus terne des figures à l’écran, mais pur héros modèle de vertu.

Bien sûr, comme dans tout bon film de cet artiste, à défaut de la folie, il y a cette dimension « méta », qui dit quelque chose de cette industrie de projecteurs, qui force un être talentueux à porter un masque grotesque, un maquillage cliché de clown triste dans une perspective de profit. Dans une boucle paradoxale, cet art et essai épouse son exact opposé, la quintessence de l’industrialisation impérialiste au cinéma. Le réalisateur la subvertit dans le fond mais la remercie pour la forme. Burton ne fait même pas semblant de dénoncer Disneyland avec son Dreamland aux bâtiments imposants presque identiques, où les peluches vendues aux personnages à l’occasion du spectacle de Dumbo sont les mêmes que celles mises en vente pour la promotion du film lui-même. Finalement cette caricature est plus proche de la Nightmare Island, et pourtant lui le premier ne peut s’empêcher d’y céder. Disney, il l’aime, il le hait. Après tout, qui ne rêve pas de voir un éléphant voler ?Ce n’est pas une révolution que ce long-métrage, mais le début de la réconciliation de Tim Burton avec lui-même, le moyen pour lui de comprendre que ses névroses et ses inspirations ne sont pas épuisées, qu’il peut encore être lui-même. Certes, l’excellent Frankenweenie en 2014 constituait déjà une amélioration dans sa dernière décennie artistique, mais il n’était que l’approfondissement de l’un de ses premiers courts-métrages. De fait, Dumbo est le premier depuis sa relative « déchéance » qui l’autorise à renouer avec son lui profond. Avec, enfin, l’émotion. Et celle-ci est différente de celle de son modèle, ici imprégnée de l’esprit Burton en surcouche de celui de Ben Sharpsteen. Ce remake a du sens, se perd peut-être dans ce qu’il souhaite approfondir, mais il se distingue. La Belle et le Bête de 2017, en comparaison, avait beau être magnifique, il n’apportait rien de nouveau. Dumbo, si. Un souffle d’énergie qui peut séduire petits et grands avec un peu de magie.

En associant son univers de plans souvent très oniriques à ce héros qui n’attendait que lui, le réalisateur renaît.  Après s’être égaré en 2009 chez Disney, la même production lui permet de retrouver son chemin, 10 ans après.

Manon

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DUMBO, l'imparfaite renaissance de Tim Burton - Critique
Titre original : Dumbo
Réalisation : Tim Burton
Scénario : Ehren Kruger
Acteurs principaux : Colin Farrell, Eva Green, Michael Keaton
Date de sortie : 27 mars 2019
Durée : 1h52min
3.5Touchant
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DUMBO, l’imparfaite renaissance de Tim Burton – Critique

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