Deuxième jour au États Généraux du film documentaire de Lussas. Récapitulatif de notre journée !

Cette deuxième journée des États généraux du film documentaire de Lussas a démarré avec la très belle sélection de Vincent Dieutre et Dominique Auvray, Expérience du regard. Rappelons qu’il s’agit d’une sélection de films récents et peu diffusés ce qu’on ne peut que déplorer quand on découvre la qualité des œuvres. Heureusement Lussas est le rendez-vous incontournable pour découvrir ces films rares. Les trois films présentés ce matin s’intéressent à la question des migrants tant dans la forme que dans les corps.

Koropa de Laura Henno

Vincent Dieutre qui présentait la séance ce matin nous l’avoue : il a été subjugué par Koropa en le découvrant et on le comprend. Laura Henno, photographe et cinéaste passée par Le Fresnoy, filme dans la nuit le visage d’un enfant aux yeux apeurés. On entend derrière le bruit d’un moteur de bateau et peu à peu la caméra se déplace montrant la main du garçon tenant le gouvernail puis le visage de Patron. Patron lui apprend à devenir “commandant”, à être à même de diriger le bateau et conduire les clandestins comoriens jusqu’à Mayotte. Il lui explique que s’il est arrêté il sera battu et devra se taire. Mais parce qu’il n’est qu’un enfant, il n’ira pas en prison.
Laura Henno filme les corps, les contours, les visages plongés dans une obscurité qui efface toute profondeur de champ, toute digression. Le film de 19 minutes oblige en quelque sorte le spectateur à se plonger dans le regard de l’enfant et s’y projeter. Ne serait-ce qu’un instant.

Des spectres hantent l’Europe de Maria Kourkouta et Niki Giannari

Ceux qui ont vu l’exposition Soulèvements de Georges Didi-Huberman auront pu voir des extraits de Des spectres hantent l’Europe. Il faut dire que les premiers plans (ceux utilisés pour l’expo) sont édifiants. On y voit dans un plan fixe, des hommes, des femmes et des enfants passer dans le champ de la caméra. On ne sait rien d’eux si ce n’est qu’il s’agit de migrants et de réfugiés. Ils avancent avec sur le dos les quelques maigres affaires emportées dans leur fuite. Certains regardent la caméra, d’autres avancent sans s’en soucier. On ne sait ni d’où ils viennent ni où ils vont. Ils passent et leur présence éclair nous renvoient à leur condition et au hors champ. Ils sont Syriens, Kurdes, Pakistanais et tous cherchent à traverser la frontière greco-macédonnienne. Mais l’Europe en a décidé autrement et en mars 2016, la fermeture de la “route des Balkans” est ordonnée. Ils sont des dizaine de milliers de migrants à attendre dans ce couloir bloqué. Les cinéastes choisissent, comme pour ce premier plan décrit plus haut, de filmer en plans fixes moyens et de n’opérer aucun mouvement de caméra, enfermant ainsi les personnages dans un cadre restreint. On ne voit que ce qui s’y passe et à nouveau le hors champ donne une nouvelle dimension à cet enfermement. De nuit comme de jour, on observe les files d’attente interminables, les pieds dans la boue, les imperméables de fortune pour éviter la pluie, les réunions entre eux pour trouver des alternatives, les paysages déserts où la vie semble s’être arrêtée. Parfois à hauteur d’enfant, parfois à hauteur d’hommes, les cadrages rendent compte des différents niveau de perception dans cette attente insoutenable.

Un seul mouvement de caméra surgit et surprend quand assis sur les rails d’un train, ils décident de n’en plus bouger pour résister. Un train s’approche et la caméra dans un geste naturel et évident se retourne vers ce train. L’épilogue filmé en 16mm est absolument renversant. Dans un noir et blanc atemporel et sans aucun son si ce n’est le poème lu de Niki Giannari, on rencontre enfin les visages en mouvement de ces spectres qui hantent l’Europe. La caméra virevolte autour d’eux, les photographie face caméra. On y voit leurs sourires, leurs gestes quotidiens, leur solidarité, et soudain ils nous apparaissent comme des proches, comme des prolongations de chacun de nous. Ces dernières images pourraient être un film de famille si ce n’était cet arrière-plan et nous rappellent combien nous sommes tous reliés par notre humanité. Magnifique film à découvrir absolument !

Le dernier film de la séance était un prologue signé Sylvain George et intitulé In progress qui présentait des images de son deuxième volet à venir Des figures de guerre  (le premier volet Qu’ils reposent en révolte et Les éclats traitaient de la situation des migrants à Calais). Un petit café pour se remettre de nos riches émotions avant d’attaquer la séance spéciale de l’après midi dans la salle de la SCAM, Le sous-bois des insensés de Martine Deyres.

Le sous-bois des insensés de Martine Deyres

Produit par Alexandre Cornu, le film de Martine Deyres est une traversée avec Jean Oury, psychiatre et psychanalyste fondateur de la Clinique de La Borde, disparu en 2014. Attablé à son bureau, Jean Oury évoque son métier, ses 60 années passées à s’occuper de psychotiques, dans ce lieu réinventé et précurseur de la psychothérapie institutionnelle qui consiste à organiser le quotidien entre laisser aller et une certaine rigueur afin de leur éviter de remuer leur mal et leur mélancolie. Ces “précaires” comme il les renomme sont aussi nécessaires au monde. “Une organisation sans précaire c’est un camp de concentration et c’est insupportable”.

A l’écouter parler, on retient sa grande humanité, sa haine de la bureaucratie et sa recherche permanente pour apporter un soin à ses malades au sein même de leur milieu. Nicolas Philibert avait d’ailleurs filmé cette Clinique dans La moindre des choses en 1996. Jean Oury revendique aussi l’importance de singularité : nous sommes tous uniques et différents et il est absurde de vouloir nous aligner sous couvert d’égalité. Les psychotiques ne sont pas morcellés (ce qui impliquerait une unité de base) mais ressemblent davantage à des arbres arrachés où le coeur habituellement invisible apparait. Jean Oury a consacré sa vie à ses malades et faire qu’au jour le jour, chacun arrive à supporter la précarité de la vie quotidienne. Une belle façon de “mettre des virgules dans le passage”, pour reprendre son expression.

La soirée s’est prolongée en plein air avec la projection du très beau film de Marie Dumora, Belinda, déjà présenté à Cannes à l’ACID et sur lequel nous reviendrons demain suite à la conférence de presse qui se tient dans la matinée. La soirée n’est pas finie, quelques pas de danse brésilienne au Green bar où se tient la soirée Tenk, un dernier verre au Blue bar et un ciel toujours aussi étoilé au-dessus de nos têtes comme ultime spectacle.

Anne Laure Farges