Avec Le Ciel étoilé au-dessus de ma tête, Ilan Klipper réalise un huis clos tragicomique, où Bruno, un romancier reclus à son domicile, voit son quotidien bousculé par l’intervention de sa famille inquiète. Passant de la réalité au fantasme et l’imaginaire, le film multiplie les possibilités d’interprétations, entre drame familial et rencontre amoureuse. Le réalisateur, venu présenter son film à l’ACID de Cannes, le décrypte avec nous.

Le film est assez riche en éléments, comment le résumeriez-vous ?

Mon interprétation, c’est que, c’est l’histoire d’un homme seul, chez lui, avec son stylo, et qui est exalté. Exalté, car il est en recherche permanente, il essaie de capter tous les éléments qu’il y a autour de lui pour les malaxer et former une œuvre. Parce que je pense que quand on est dans un moment de création, on est exalté. Mon idée donc, c’est qu’en faisant cela, il essaie de trouver ce que sera son prochain roman. Je pense qu’il imagine une histoire d’intervention par sa famille, que peut-être, il aurait vécu dans le passé.

 

Le film adopte alors plusieurs temporalités.

Ce film, je l’ai fait parce que je m’imaginais dans les moments où je travaille. Des moments où je suis dans plusieurs moments de ma vie. Quand j’écris, je repense à des choses que j’ai vécues, qu’on m’a dites, et en même temps en parallèle, je peux entendre ma copine dire quelque chose, ou regarder la télévision… Et tout ça se met sur le même plan. Tous ces souvenirs se mélangent dans un moment d’écriture, où le passé compte autant que le présent. Pour moi, le film devait donc épouser cette forme, c’est pourquoi il se passe sur plusieurs temporalités. Mais on ne sait jamais vraiment si ce qu’on voit, c’est un songe, un flashback, un moment du présent… La question n’est pas tranchée. Car j’aime bien que le spectateur puisse partir avec le film, se remémorer les scènes et se le remettre dans l’ordre. C’est ce qui fait que c’est un film fragmenté en fait, mais c’est comme ça que je vois le processus de création.

 

Il y a un basculement lorsqu’il rencontre la psychiatre et en tombe amoureux.

Le personnage est un grand romantique dans le sens où, la seule chose qui compte pour lui, c’est la rencontre amoureuse. Je me suis beaucoup inspiré d’une scène de Lost Highway de David Lynch. Dans un garage, au ralenti, avec la musique de Lou Reed qui commence. On voit une femme qui sort de la voiture, le mécano qui se retourne et tous les deux se regardent en se croisant. Et on comprend que le « magic moment », se passe là, entre eux. Ça tient à rien, juste un regard éphémère. Donc c’est un film sur la rencontre amoureuse et sur comment un personnage imagine que l’amour emporte tout. On pense au début que l’histoire principale, c’est le sauvetage, mais en réalité, c’est la rencontre.

 

Pour moi, l’histoire principale tournait autour de la folie tout de même, et comment on passe d’un homme fou, à un monde fou.

Oui, mais ça me va très bien, même si je dirais qu’il s’agit plutôt de souffrance psychique, mais c’est aussi ça qui est en jeu. J’ai fait trois films sur la folie ; un documentaire à Sainte-Anne, un court-métrage avec le chanteur Christophe, qui est aussi sur un artiste, pour moi, bipolaire, et donc celui-là, dernier volet d’un triptyque. Ce qui m’intéresse de ce point de vue, c’est de montrer en effet quelqu’un un peu sur une ligne de crête. Mais comme toute personne. Ça parle d’un mec qui vit de manière différente, et reçoit le regard de gens à la vie stéréotypée. Chacun vient avec son monde, sauf qu’en les regardant à la loupe, il y a quand même beaucoup de déviance chez les uns et les autres.

 

C’est vraiment une question de point de vue, et peut-être d’un manque de recul, voire de tolérance.

Exactement. On a tous des moments dans notre vie un peu étranges, ou des connaissances qui se sont emballées sur quelque chose. Quand on les regarde, on se dit que c’est bizarre. J’ai un ami qui m’avait parlé d’une idée de boîte interactive. Il y a passé six mois dessus, et je n’y comprenais rien. Je pensais qu’il partait totalement en vrille. Et puis il est passé à autre chose. On porte vite des jugements sur la manière qu’on a de vivre, donc oui, c’est la question de la tolérance. Ou comment on accepte que les autres puissent vivre différemment. Je crois que les gens ne supportent pas le personnage de Bruno, aussi parce qu’il incarne une forme de liberté. Ce n’est pas quelqu’un qui vit sur des rails.

 

Pouvez-vous nous parler de ce choix de titre ?

En fait, c’est une citation, les derniers mots de Critique de la raison pure, de Kant. « Deux choses emplissent le cœur d’admiration et de crainte, le ciel étoilé au-dessus de moi, la loi morale en moi. » Je ne vais pas faire une explication de Kant, mais ce que ça m’évoque en tout cas, c’est l’idée qu’il y a des forces qui nous dépassent. De mon point de vue, on peut agir à plein d’endroits, avec beaucoup de liberté. Mais il y a des forces qui nous emportent. Par rapport au film, je n’irais pas jusqu’à dire qu’il y a des twists, mais les choses ne se déroulent pas comme elles devraient, à cause, voilà, de ce fameux « ciel étoilé », cette chose irrationnelle qui plane.

 

Que représente pour vous, l’ACID, où le film est sélectionné ?

C’est une sélection que je respecte beaucoup. J’ai rencontré les cinéastes qui y sont, ce sont des gens qui aiment le cinéma et sont sensibles. Donc j’ai le sentiment d’avoir été sélectionné par des gens que je respect. Parfois, les sélectionneurs peuvent avoir un regard, pas forcément biaisé, mais disons qu’ils choisissent en fonction de critères plutôt que de la qualité du film. L’ACID, c’est un collectif de réalisateurs avec un fonctionnement très démocratique. Ils choisissent vraiment pour des coups de cœur. Ça m’a beaucoup touché.

Propos recueillis le 24/05/2017 à Cannes par Pierre Siclier