© Les Films de la Récré

Entretien avec Boris Baum, réalisateur de BULA

A l’occasion de sa présentation au festival Eurimage, nous avons eu la chance de voir BULA, quête métaphysique et initiatique réalisée par Boris Baum, jeune metteur en scène belge et fondateur de la société de production Les Films de la Récré.

Son film, surprenant de par sa capacité à mêler les genres, présente Marcelo, jeune adolescent en quête de repères et d’apprentissage. Suite à la mort de son père, il se rend au Brésil en compagnie de son oncle. Ce voyage l’invitera à nourrir une réflexion sur son monde, et la révolution intérieure qu’il connaît ne nous a pas laissés indifférents. On pense souvent à Herzog ou Kusturica mais la mise en scène traduit une étonnante modernité, à la fois dérangeante et apaisante, à l’image de cette séquence où Marcelo traverse l’océan sous fond de Kendrick Lamar. Afin de cerner au mieux les enjeux de cette œuvre troublante, nous avons eu la chance de rencontrer Boris Baum, qui a accepté de répondre à nos questions. Il y fait part de la situation du cinéma belge et aborde sans concession les enjeux de son film.

Boris Baum
Les Films de la Récré est une maison de production belge indépendante. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Boris Baum : 

J’ai créé Les Films de la Récré après mon premier film, Une braise sur
la neige (avec Xavier Gallais), afin de produire mes projets mais aussi de produire d’autres
réalisateurs comme j’aimerais être produit. Nous avons un studio de post-production et essayons de réunir les talents de demain qui n’ont pas toujours accès aux guichets classiques. Depuis 2015, nous avons tourné un documentaire en zone de guerre en Syrie, Julian de Maxime Fauconnier, Astro de Lisa Lapierre et récemment 11.1.18 qui était présent en avant première au Festival de Tribeca. C’est une chance de pouvoir créer en liberté même si nous tendons vers un financement plus classique.
 Pour financer nos films nous organisons aussi des événements mettant en avant des artistes belges montant. C’est ainsi qu’on a accueilli les premiers concerts d’artistes belges comme Angèle. Nous faisons aussi des lectures érotiques dans notre studio bruxellois pour récolter des fonds.

Comment est venu l’idée de Bula ? Quelle était l’origine du projet ?

B.B : 

BULA m’est venu car j’avais envie de raconter un sentiment paradoxal que je vivais. Entre le
désir profondément humain d’appartenir à un groupe et la nécessité d’une existence libre et
individuelle. J’aime les désaxés, les fous, les originaux. Ceux qui ne se conforment pas. Je
voulais surtout parler de la différence, des difficultés pour eux d’exister dans ce monde et de la
richesse que je ressens quand j’échange avec eux. Parler de la différence, c’est embrasser la
marge. Nous devons profiter des différences, ils ont des défauts, nous aussi, et puis quoi ?
 Il ne
s’agissait pas de faire un bon film mais d’amener un peu d’humanité. D’ouvrir une petite porte
sur ce qu’on l’on croit avoir découvert de l’esprit humain ou d’une situation. L’excitation vient du fait qu’une œuvre existe avec la collaboration du spectateur. C’est lui qui termine le rêve. C’est pour ça que le perfectionnisme absolu peut être l’ennemi du film. D’un autre coté l’imprécision peut elle aussi être un danger.

© Les Films de la Récré
Connaissiez-vous le Brésil avant de tourner ? Comment avez-vous trouvé des décors si appropriés à la quête du héros ?

B.B : Je vais au Brésil depuis une dizaine d’années et j’ai découvert plusieurs choses qui m’ont interpellé. D’abord, le rapport à l’injustice, très présent au Brésil. La métaphore qui me vient est celle d’un train en marche à pleine vitesse pour les élites et les opportunistes sur les rails de la montée économique et d’une logique productiviste. Dans un pays qui vit essentiellement de ses ressources naturelles, c’est une machine qui prend le dessus et qui cohabite avec de nombreuses populations indigènes qui, elles, s’adaptent à la nature mais aussi aux exclus qui ne peuvent vivre qu’en marge. Sous les buildings, la misère. Cette cohabitation, d’autant plus depuis l’arrivée de Bolsonaro, est devenue asphyxiante pour tous ceux qui ne rentrent pas dans la logique économique et moralisatrice. Que ce soit les LBGBTX ou les indigènes. Ça me désole de savoir qu’on est peut-être la dernière génération qui peut se targuer d’avoir tant de communautés indigènes et qui va être témoin de leur disparition à grande vitesse. Les incendies n’ont été que la pointe de l’iceberg dans un Brésil qui n’a pour priorité que d’avancer coûte que coûte. Pour les décors, j’avais besoin d’une île pour reconstruire un village à l’image des indigènes. Je ne voulais pas tourner face à des peuples indigènes pour ne pas être en contradiction avec mon propos. On a donc tout construit de A à Z, le défi étant de n’utiliser que des éléments naturels pour faire exister l’institut du père.

Marcello est un personnage qui se découvre au contact d’un monde qui lui est inconnu.
Comment avez-vous élaboré d’un point de vue scénaristique cette quête initiatique ?

B.B : 
J’ai avant tout suivi le fil poétique du film. 
Au début du film, à Bruxelles, la caméra est installée, posée, large, elle observe ces distances entre les hommes, cette isolation de Marcelo. Ce n’est qu’au Brésil que la caméra prend vie. Cette quête devait être aussi un contre-pied. Un piège qui se referme délicatement avec la complicité du spectateur. C’est en voulant sauver ce village, se sauver lui même que Marcelo devient un monstre. À l’image de certains écologistes qui en offrant des droits aux populations indigènes les leur retirent par la même occasion, sans pour autant le conscientiser.

© Les Films de la Récré
L’esthétique du film détonne. On passe de scènes réalistes à des visions illustrant un imaginaire débridé, quasi fantastique par moments. D’où vous est venu ce compromis dans la réalisation ?

B.B : 

C’est l’idée de créer du vide au début et de laisser entrer la vie dans le film. Le tournage au Brésil était l’occasion de tourner incognito et de laisser l’accident rentrer. L’accueillir. D’un autre coté, en tournant des séquence à Crackolandia (zone à Sao Paulo réservée aux aliénés), il était essentiel pour moi de montrer l’injustice sans artifice, en la faisant résonner avec l’histoire.
 Encore une fois, sur place avec les contraintes, il a fallu trouver plutôt que de chercher. Avoir été accompagné par un maître spirituel (chaman Galeno) m’a permis d’aborder certaines scènes en mettant les acteurs en réelle transe et d’atteindre une vérité inconsciente. C’était un défi osé mais également une grande responsabilité. Ça me rend humble de voir l’étendue des possibilités du cerveau et des individus. Faire ce film, c’est aussi être à l’écoute de la nature. C’est filmer un arbre comme un personnage, c’est faire en sorte que les éléments se répondent aussi. Mettre au même niveau de petits éléments avec les grands, des acteurs professionnels avec des amateurs.  Pour la première partie, j’ai utilisé aussi un langage pop, des espaces vides pour raconter le rythme auquel Marcelo souhaite exister. Ce monde qu’il fantasme et qui ne veut pas de lui.

Souvent, on pense au diptyque biographique de Jodorowsky, à la perte de langage chez Dumont et Kusturica ou à la portée contemplative des films de Malick. Quelles ont été vos sources d’inspiration pour aboutir à cet agréable ensemble éclectique ?

B.B : 

Les réalisateurs que tu cites sont des personnes qui débordent des cadres de la normalité et agissent au delà des lignes dictées par les modes. Je ne peux que m’incliner devant ces risques. Certains de leurs films m’ont littéralement montré ce que c’est que de vivre. Quant au langage, c’était un moyen supplémentaire pour mettre l’accent sur l’absence de différence. Dans le film, chacun parle sa langue, et même parfois des langues inventées, mais tout le monde se comprend. Alors qu’au début du film, tout le monde parle la même langue mais personne ne se comprend. Disons que la vérité du film se trouve au milieu de tout ça dans les lumières insolentes et profondes de la marginalité. 
Pour ce film j’ai essayé de m’affranchir des références et de raisonner en termes de mise en scène à partir des lieux, des acteurs et des contraintes en me limitant à deux focales. J’ose espérer qu’il n’y aura plus dans le futur de normalité cinématographique, que les films, en tant qu’œuvres puissent exister avec leurs différences. C’était le pari extrême ici. Néanmoins, s’il devait y avoir une règle que j’ai essayé de suivre, c’est de suivre mes désirs de spectateur. J’ai regardé mon propre film en me disant que je devais faire ce que j’aime voir et non ce que j’aime faire. Ça peut paraître cliché comme ça, mais c’est essentiel pour moi.

Quels sont vos futurs projets ?

Je suis en écriture de mon prochain long métrage Late Bet sur des imposteurs. Un couple à la Fitzgerald, un boxeur et de la vie. Je veux créer quelque chose qui résonne avec notre époque tout en gardant le plaisir de cinéphile de mes 24 ans. Des films italiens qui montraient une manière de vivre que j’aime. Je tournerai ce film entre la Belgique et l’Italie.

propos recueillis par Emeric

suivre l’actualité du film sur le site Les Films de la Récré

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