[INTERVIEW] L’équipe de FACE AU DIABLE

On ne peut pas dire que la web-série soit encore particulièrement développée dans le paysage audiovisuel français. Généralement, on l’associe même plutôt à un genre de délire entre potes. C’est d’ailleurs comme cela qu’avait commencé Le Visiteur du futur, une des web-séries la plus populaire aujourd’hui. Seulement ça, c’était il y a sept ans. Et au fil des saisons on pouvait noter une réelle évolution. La web-série a grandi donc, et le groupe France Télévision s’est même spécialisé dedans par le biais de la boîte de production Studio 4, qui ne cesse de développer des nouveaux projets. Dernier en date, Face au Diable, un drame politique osé qui dévoile les coulisses d’un parti fictif de l’extrême droite (à découvrir ici). L’exercice est délicat mais Gilles Daniel, son créateur, a su éviter de tomber dans des stéréotypes faciles pour traiter du racisme. Il parvient à présenter des protagonistes aux idées monstrueuses, sans pour autant empêcher qu’on puisse développer pour eux une certaine affection. Accompagné de ses interprètes, Henri Guybet (Philippe Legrand), Olivier Chantreau (Hugo Bernal) et Adèle Simphal (Clémence Legrand), il revient avec nous sur son travail d’écriture, sur la manière d’aborder ces personnages si particuliers, et sur la question du racisme.

Notre critique de FACE AU DIABLE

 

Face au Diable est une série courte, avec dix épisodes de sept minutes. Comment s’est passée l’écriture ?

Gilles Daniel : De manière générale il faut avoir une vision globale pour écrire. Après il faut réfléchir au rythme des épisodes. Là, j’avais l’idée de la trajectoire de la série et des personnages. J’ai ensuite réfléchis à comment m’adapter aux contraintes de budget, et des décors qui se limitent à quelques pièces. Dans Face au Diable on a souvent des personnages qui discutent sur des canapés ou autour de bureaux. Donc c’est vraiment là-dessus que j’ai dû travailler. J’ai donc étudié des séries qui reprenaient ces situations, comme Halt and Catch Fire par exemple. J’ai observé comment ça se passait, le nombre de plans, et j’ai essayé de prendre un peu cette structure.

 

En même temps la série fonctionne comme un long-métrage.

G.D : Oui exactement. Et d’ailleurs on se rend compte que ceux qui regardent la série, la regardent en général en entier, d’une traite quasiment. Donc la problématique du cliffhanger, qui était très présente avant pour les web-séries qui veulent que le public revienne à l’épisode suivant, n’a plus vraiment lieu d’être. Ici les gens veulent surtout savoir la fin.

La série suit un parti d’extrême droite et les personnes qui le composent. Henri, comment avez-vous abordé ce rôle très particulier qui n’est pas sans rappeler une certaine personnalité politique française ?

Henri Guybet : En fait le métier d’acteur c’est un jeu et on rentre dedans pour s’amuser. Ce qui est passionnant c’est d’essayer de donner l’illusion qu’on est ce personnage. Je me souviens de Michel Bouquet qui, dans un film, interprétait un policier un peu pourri. J’étais au cinéma et brusquement quelqu’un derrière moi a lâché : « voilà cet enfoiré ! ». Je me suis dit « mince, le mec y croit ». Et ça c’est formidable d’arriver à faire croire. Je fonctionne donc vraiment avec cette mentalité.

 

Cela vous amène à vous questionner sur l’extrême droite en France ?

H.G :  Je me souviens de cette phrase de Bertolt Brecht : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde ». Pour moi ce genre de personnes ne vivent que de la démagogie. Cette espèce de science qui consiste à faire rêver les gens, à leur montrer que grâce à leurs idées nébuleuses ils vont avoir un monde d’espérance et d’espoir merveilleux. Ça leur permet d’éviter de voir d’un peu trop près la vérité et le bon sens. C’est la politique du « c’est la faute aux… ». Moi j’appelle ça l’orgasme des méchants. Parce qu’ils ont plaisir à démolir le monde et la société, juste parce que c’est la faute « aux ».

G.D : Après on pense beaucoup à la situation française, mais quand on regarde Donald Trump aux Etats-Unis, ou ce qu’il se passe en Autriche, on retrouve des leaders qui ont ce genre de pensées. Il y en a partout. Et même dans les séries. Comme Borgen qui se passe au Danemark et met notamment en scène un leader d’extrême droite. Alors forcément de prime abord ça fait penser à des choses qu’on connaît. Mais on ne vise personne, après il y en aura peut-être qui se reconnaitront.

 

image de FACE AU DIABLEEt qu’en est-il du personnage de Clémence, la petite fille de Philippe Legrand ?

Adèle Simphal : Clémence dans l’histoire n’a pas vraiment de conviction politique. Elle se retrouve un peu malgré elle là-dedans. C’est une héritière, elle a toujours baigné dans cet univers, mais je ne suis pas sûre qu’elle partage vraiment les idées du grand-père. Justement ce que je trouvais intéressant c’est qu’elle a des idées un peu nouvelles qui dérangent la famille.

G.D : Oui par exemple elle n’est pas contre l’avortement, elle n’est pas hostile à l’écologie ou à la pornographie, ou du moins à l’érotisme. Elle est vraiment de son temps.

A.S : Je dirai même qu’elle va re-dynamiser le discours.

 

C’est ce qui permet d’avoir une certaine empathie pour elle.

G.D : Bien sûr, d’autant que si on prend tous ses dialogues bout à bout, Clémence n’est pas ouvertement raciste.

Olivier Chantreau : Il y a une partie de scrabble quand même où elle se lâche. (rires)

A.S : Oui mais, pour Clémence, elle a surtout un désir profond de provoquer les gens de son entourage.

 

On n’est pas non plus dans une profonde antipathie à l’égard de Philipe.

H.G : Et c’est là toute la perfidie de l’auteur, de présenter des gens horribles avec un costume de braves gens. Mais parce que le racisme, chez certaines personnes, c’est un comportement tout à fait naturel. Pour eux, c’est une évidence.

O.C : Et chassez le naturel, il revient au galop ! (rires)

 

image de FACE AU DIABLECela ne doit pas être évident tout de même d’avoir des personnages choquants sans perdre le spectateur.

G.D : On s’est beaucoup posé la question de les rendre sympathique ou non. Moi je pense qu’il fallait aborder le sujet. Et pour une fois en faisant comme si c’était des gens tout à fait normaux. Si on veut comprendre et lutter contre ces idées-là, on ne peut pas continuer à les représenter que comme des nazis, ça ne marchera pas. Du coup ça crée des sentiments d’ambiguïté. Mais dans le fond c’est normal que dans une série des méchants puissent être sympathiques. On n’a rien inventé à ce niveau-là.

O.C : Surtout, je crois qu’on présente un racisme un peu « à la papa ». Du moins pour le personnage que joue Henri. Alors que si on prend Guillaume, le jeune lieutenant du parti, il y a quelque chose de beaucoup plus cynique. Parce qu’il est dans quelque chose de bien plus élaboré. Il vend le même projet, mais enrobé dans un langage plus accessible. C’est ce qui le rend le personnage le plus dangereux.

 

Par rapport aux personnages d’Hugo et de Clémence, on est un peu étonné de les voir se rapprocher en dépit de leurs idées opposées.

O.C : En fait pour Hugo tout commence par la perte d’idéal dans le parti de gauche. Donc on peut comprendre que d’un coup il y ait une sorte d’attrait pour l’ennemie. Ca pourrait aussi être une sorte de curiosité d’aller voir l’envers du décor. Mais au début c’est un pur hasard. Après il y a un engrenage, il est question d’amour et très vite il va perdre pied.

A.S : Ce qui est intéressant entre Clémence et Hugo c’est la confrontation des idées justement, de voir comment les personnages s’influencent mutuellement et évoluent. Ce ne sont pas des personnages si caricaturaux dans ce sens, ils ne restent pas statiques.

 

Y a-t-il une difficulté à jouer de tels personnages ?

A.S : Quelque part, comme c’est une fiction, pour le comédien ça reste une aventure. Et c’est intéressant d’aller vers quelque chose qu’on n’est pas. Donc c’est plutôt une excitation qu’une peur.

H.G : Je dois dire que quand j’ai lu un premier extrait du scénario, je me suis dit que ce n’était pas pour moi. Mais après tout je crois qu’il faut prendre ce personnage horrible comme un bon pépé. C’est sa pensée qui est horrible car elle défend des choses horribles qu’il pense être bien. Mais lui dans le fond, il n’est pas pire qu’un autre.

 

Et pour Hugo ?

O.C : Hugo c’est un romantique de gauche. C’est le seul sans cynisme dans la série. Le seul qui a une envie de bousculer les choses. Il ne comprend pas parce qu’il voudrait des choses complètement banales que n’importe qui devrait épouser. Un monde avec plus de richesses, un monde plus écologique. Et il se rend compte que le réel auquel il se confronte l’en empêche. Finalement à ce niveau là, que cela soit extrême gauche ou extrême droite, est-ce qu’ils ne sont pas tous un peu pareil sous une forme différente ?

Propos recueillis par Pierre Siclier

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