Naël Marandin réalisateur LA MARCHEUSE

[INTERVIEW] Naël Marandin pour LA MARCHEUSE

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Pour son premier long-métrage, après deux courts, le réalisateur Naël Marandin a choisi de poser sa caméra dans les rues de Belleville au sein de la prostitution chinoise. Mais n’allant pas faire un film SUR cet univers mais bien AVEC, il fait de LA MARCHEUSE une œuvre délicate et intelligente. Une fiction avant tout, dans laquelle il peut raconter l’histoire de Lin, sa « prostituée ». Sauf qu’attention, pas question de limiter ce personnage à cette fonction. Lin est d’abord une femme comme une autre. Durant un entretien qui nous a été accordé, Naël Marandin insiste là-dessus et nous explique ses intentions…

Photo du film LA MARCHEUSE
© Folamour – Vito Films

 

LA MARCHEUSE suit le quotidien d’une femme chinoise, prostituée à Belleville. Cette base, vous la connaissez bien puisque vous avez longtemps travaillé pour une association de Médecins du Monde qui vient en aide à ces femmes. Comment avez-vous décidé de lier le cinéma à cette réalité ?

Même si c’est mon premier long métrage, j’ai commencé à faire des films avant de connaître ce sujet. Donc mon envie première c’est le cinéma. Et c’est d’ailleurs ce qu’est LA MARCHEUSE pour moi. Quelque chose né de cette envie de faire un film. Ce que j’ai pu découvrir après, cet univers et ces femmes, ce n’était pas pour faire un film mais parce que c’était quelque chose qui m’intéresse.

 

Et vous avez fait le choix de rester dans la fiction et non le documentaire, bien que vous soyez très proche de cette réalité.

Avant tout, je veux raconter une histoire. Et dans cette histoire il y a une prostitué. Mais une chose qui comptait pour moi était de ne pas enfermer mon personnage, Lin, dans cette figure. C’est une femme qui a eu une vie avant et qui a une vie à côté. Il s’avère qu’à un moment de sa vie elle se prostitue, mais ça ne la définit pas. La fiction est donc le lieu où j’ai la liberté de montrer cela, avec sa capacité d’émotion, d’empathie, de romanesque. Plus que le documentaire je pense.

 

Davantage que la question de la prostitution, qu’est-ce qui vous a motivé pour ce film ?

Je me suis toujours intéressé à ce qui se joue dans le désir. Au sentiment amoureux, aux rapports de force, économiques et sociales… Toutes ces zones grises de l’attirance. Et dans un sens, la réalité que j’ai rencontré sur le terrain avec le Lotus Bus de Médecins du Monde, est venue rencontrer mes interrogations de cinéaste.

 

Ce qui est particulièrement notable dans le film, c’est que tout en restant réaliste, il ne cherche pas à accabler le spectateur.

Exactement. Je voulais montrer la réalité. Mais, à mon sens, le plus intéressant de cette histoire, ce n’est pas de dire « regardez comme c’est difficile cette vie, regardez les humiliations ». C’est de montrer les différents aspects et la complexité de la vie. Certes ce film parle d’une femme chinoise qui se prostitue, mais je pense qu’il en dit davantage sur la société française.

 

Vous n’occultez pas pour autant la violence, bien qu’elle ne soit pas montrée à outrance.

Oui parce que la violence est présente dans la vie de ces femmes. Il y a eu quatre femmes assassinées entre 2008 et aujourd’hui. Régulièrement des femmes se font tabasser. En aucun cas je ne nie ou minimise cette violence. Mais ce sont des éclats de violence qui ne résument pas la vie de ces femmes. D’ailleurs, je trouve que les éclats de violence, par leur aspect spectaculaire, ont au final quelque chose d’aveuglant sur ce qu’est la réalité au quotidien. Ce qui m’intéresse, c’est la violence douce de ce quotidien. Parce que derrière l’éclat de violence, on condamne celui qui le commet. Alors que le quotidien et les situations de précarité, de fragilité de ces femmes, remet en question la société directement.

 

Avant LA MARCHEUSE vous avez réalisez deux courts-métrages. L’un sur une femme immigrée, l’autre sur une femme qui vend son corps. Ce premier long est un peu la réunion des deux.

Un peu. Le premier suit une femme chinoise qui débarque à Paris et ne parle pas français. Elle est un peu perdue et est ramassée par un vigile. Mais encore une fois, c’est le rapport des corps qui m’intéresse. Leur désir réciproque leur permet de communiquer, de dépasser la langue. Je cherchais à filmer la rencontre du désir et de l’intérêt. Bien sûr il y a un point de rencontre entre ces deux films, mais par exemple j’écris un nouveau scénario et il n’y a pas de chinois dedans.

 

Mais il y a encore avec une femme ?

Ah oui, encore une. (rire) Non mais ce que je veux dire c’est que l’histoire est radicalement différente mais les enjeux sont les mêmes.

 

« Je ne voulais pas traiter ces femmes comme des objets exotiques, mais montrer avant tout ce qu’on avait en commun. »

 

Parlez-nous de la situation de Lin. Elle vit tout de même dans une sorte de « conforts ».

Déjà il y a des tas de situations différentes pour ces femmes. Lin, qui vit et travaille chez un vieux monsieur, ce n’est pas la situation la plus courante, mais il y en a. Si je l’ai choisi c’est que politiquement elle m’apporte quelque chose. Parce que cela l’intègre dans notre société. J’évite ainsi l’étiquette « maison close, monde à part ». Je veux montrer qu’une autre réalité existe.

 

Et cela passe par l’appartement ?

Cet appartement a une dimension symbolique pour moi. Par lui, Lin assiste à une grande richesse mais n’y a pas accès. C’est la même chose que pour les étrangers qui viennent en France. Ils espèrent avoir accès à davantage de richesses. Et ils voient cette richesse tous les jours, sur les gens, dans les vitrines, dans les pubs, mais n’y ont pas accès.

 

Vous allez au-delà en parlant dans le film de l’exploitation de chinois par d’autres chinois.

Dans un sens oui. Mais il faut savoir que la Chine fait dix-sept fois la taille de la France. Donc déjà dire « les chinois » c’est une simplification. D’autant que ce phénomène n’est pas spécifique aux chinois. Dans toutes les vagues migratoires, les derniers arrivés sont exploités par ceux qui étaient déjà là. Donc c’est plutôt une remarque sur le phénomène migratoire disons.

 

Votre expérience de la Chine a-t-elle influencé votre approche ?

Je suis parti en Chine à 19 ans avec l’idée d’aller dans l’endroit le plus différent possible, nourri par les écrivains voyageurs que j’avais lu à l’adolescence. Et j’ai été très déçu. Pas par ce que j’ai vécu, mais parce que je n’ai pas fais l’expérience de la différence, mais plutôt de ce qu’on avait en commun. Derrière la barrière linguistique et culturelle, j’ai trouvé des similitudes avec cette communauté. C’est pour cela que je ne voulais pas traiter ces femmes comme des objets exotiques, mais montrer avant tout ce qu’on avait en commun. Au final on est définit par nos liens avec des gens, par notre aspiration au bonheur, par la nécessité de travailler, par la difficulté de faire des choix. Tout ça on le partage autant.

 

Ce qui porte le film est l’empathie du spectateur pour le personnage de Lin. Une empathie qui augmente au fur et à mesure.

Lin, je l’ai toujours imaginé comme un petit soldat. Le titre, La Marcheuse, vient de là. Elle tombe, elle encaisse, elle se relève. Avant le film elle a déjà connu des choses. Donc quand un peu d’espoir arrive, elle ne s’emballe pas. Elle a l’expérience de la vie. Ça rejoint ce que je disais, qu’être prostituée ne la définit pas. C’est une femme comme les autres, avec un intérêt et une capacité à manipuler parfois, à voir ses intérêts propres et à les faire passer en premier. A mon sens c’est le propre de chacun, à des degrés divers bien sûr. Mais c’est ce qui lui donne cette humanité.

 

Ce n’est pas ce qui la définit. C’est pour cela que la question n’est jamais évoquée avec sa fille ?

Pour moi Cerise, sa fille, sait sans savoir. De la même manière qu’on sait des secrets de famille sans qu’ils soient révélés. Elle en a conscience et ça l’influence d’ailleurs. Lorsqu’elle dit à Daniel : « une femme peut toujours se débrouiller pour avoir de l’argent », elle n’a pas conscience de ce qu’elle dit, de l’implication qu’il y a derrière cette phrase. Mais elle le dit parce qu’elle est dans cette situation.

 

Vous avez beaucoup tourné dans la rue et à Belleville. Y a-t-il eu des incidents ou des remarques ? Notamment avec les prostitués du quartier.

Il y avait une vraie volonté de tourner dans la rue, sans bloquer le passage. Déjà pour l’aspect économique. Mais aussi parce que la dynamique et l’énergie de ce quartier n’auraient pas pu être recréer. C’est une façon de se montrer humble face au monde aussi. On peut se mettre dedans mais qu’on ne peut pas le reproduire.
Pour ce qui est des incidents, oui il y en a eu. Pas avec des femmes prostitués. Elles, elles étaient plutôt amusées de nous voir. Pas avec la police non plus, qui a fait de la figuration pour nous lors de la scène de la descente de police. C’était d’ailleurs une sorte de trêve entre policiers et prostituées le temps d’une prise. Mais avec les passants, oui, d’une certaine manière. Des personnes sont allées aider les filles lorsqu’elles se mettent à frapper un pickpocket, pensant qu’elles se faisaient vraiment agresser. Il y a des hommes qui sont allés demander à l’actrice combien c’était. Ou encore il y a une vieille dame qui est venue lui donner une Bible et un médaillon de la Vierge en lui disant que Dieu pouvait l’aider à sortir de sa vie de dépravation. Et pourtant on n’était pas discret pour tourner ! Mais tout ça, on l’a laissé faire. Il a fallu faire des reprises. Mais au final, c’était une contrainte bénéfique.

Propos recueillis par Pierre Siclier

D’ACCORD ? PAS D’ACCORD ?

INFORMATIONS

Affiche du film LA MARCHEUSE

+ Critique
+ Interview de Naël Marandin

Titre original : La Marcheuse
Réalisation : Naël Marandin
Scénario : Naël Marandin, Marion Doussot
Acteurs principaux : Qiu Lan, Yannick Choirat, Louise Chen
Pays d’origine : France
Sortie : 3 février 2016
Durée : 1h20min
Distributeur :  Rezo Films
Synopsis : Lin Aiyu, clandestine chinoise, se prostitue dans les rues de Belleville. Elle habite avec sa fille adolescente, à qui elle cache son activité. Leur vie bascule lorsqu’un soir, un inconnu, blessé, pénètre brutalement chez elles. Tantôt ravisseur, tantôt prisonnier, l’homme s’impose comme une menace et une chance à saisir…

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