Premier numéro de notre rubrique RETOUR SUR… ! À l’occasion de la sortie de Ghostland, retour sur Martyrs, second film de Pascal Laugier et véritable électrochoc lors de sa sortie !
Ce texte contient des éléments importants de l’intrigue. Il est conseillé d’avoir vu le film avant de se lancer dans le texte ci-dessous.
Beaucoup de choses ont été dites sur le cas Martyrs lors de sa sortie, en 2008. Hélas, pas toujours pour des bonnes raisons ni pour parler réellement de cinéma. Difficile pour quiconque de nier que le second film de Pascal Laugier a été une petite bombe dans le paysage cinématographique français. Probablement parce que personne n’était prêt à voir débarquer une proposition aussi franche dans des contrées habituées à subir un cinéma horrifique sclérosé. On s’attendait encore moins que cet acte soit signé Pascal Laugier, nouveau-venu à la réalisation jusqu’alors responsable uniquement du boiteux Saint-Ange. Non pas que ce premier essai était un ratage mais l’ultra-maîtrise formelle de Laugier l’empêchait de pleinement décoller. Il y avait incontestablement quelque chose à surveiller chez le bonhomme, que l’on sentait cinéphile et envieux de partager une forme de cinéma racée. Avec Martyrs, il nous surprend principalement en tournant le dos à tout ce que l’on avait entraperçu dans Saint-Ange, en laissant sur le pas de la porte l’esthétisme gothique, les cadrages raffinés, un maniérisme légèrement ampoulé. Si on avait l’impression qu’il se regardait par moment faire du cinéma (impression validée par le premier concerné, il n’hésite pas à qualifier Saint-Ange de « film de puceau« ), Laugier fonce tête baissée dans Martyrs, animé par une fougue qui emporte tout sur son passage.
Dans son discours central, véritable pivot de l’intrigue, Mademoiselle (Catherine Bégin, en chef de secte) explique à Anna le rôle d’un martyr. Elle lui dit que « les gens n’envisagent plus de souffrir« . Difficile de ne pas voir dans cette réplique une manière pour Pascal Laugier d’apostropher le spectateur et de le mettre face à sa propre condition. Celle de témoin et de cobaye, de participant passif maintenu dans une forme de confort par une industrie qui préfère la jouer petit bras au lieu de chercher à bousculer son auditoire. La violence est froide, sèche. Laugier ne nous offre aucun soulagement, il ne passe par aucun filtre (formel, narratif, métaphorique) pour la mettre en scène. Et c’est ce qui est terrifiant. À l’inverse d’un Hostel qui utilise un peu le même cadre narratif (des riches profitent de leur classe sociale pour torturer des gens), aucun prisme ne rend la violence digeste. Un coup est un coup. Sans outrance, sans touche d’humour. Beaucoup de torture-porn assument leur couche de second degré et tout le plaisir que peut en soutirer le spectateur mais Martyrs se positionne radicalement comme un film désagréable, qui se contrefout de notre avis.
Outre la violence physique, ce qui terrifie le plus dans Martyrs c’est de voir l’envers du décors, de se rendre compte que les tortionnaires sont aussi des parents adorables, assis chaque matin en famille pour prendre le petit déjeuner. L’effroi est saisissant et permet à Laugier de souligner que la violence est devenue omniprésente en s’immisçant dans notre quotidien, dans nos familles et qu’elle peut surgir n’importe où. Il a d’ailleurs souvent rappelé, que pour lui, Martyrs est bien moins violent que ce qu’il peut voir à la télévision tous les jours. Un discours un brin démago pas totalement dénué de sens dans le fond. Mais pour que le spectateur s’en sorte au milieu de cet enfer rêche et de ces nombreuses thématiques, Laugier nous laisse à portée de vue quelques accroches purement émotionnelles afin que, si on le souhaite – la notion d’acceptation est importante dans le film – on puisse voir le bout du tunnel. La construction en deux grandes parties tient parce que le basculement de l’une à l’autre se fait avec la mort de Lucie et que la transcendance d’Anna découle de leur relation ambiguë mi-amicale mi-amoureuse. Ce qui nous fait dire que Martyrs est un pur film romantique, au sens littéraire du terme. Lorsque durant son calvaire, Anna murmure un « tu me manques » à son amie disparue, Pascal Laugier rejoint avec une douceur inattendue les bouleversants mots de Victor Hugo : « l’enfer c’est l’absence éternelle« .
Maxime Bedini
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