A l’occasion d’une exposition à la Cinémathèque française du 9 avril au 19 juillet 2015, retour sur la carrière de Michelangelo Antonioni, ses thèmes et ses principales œuvres.

Dans une interview donnée en 1972 («Encountering Directors», par Charles Thomas Samuels), François Truffaut disait : « [Je n’aime pas Antonioni] d’abord pour son manque d’humour. Il est si affreusement solennel, si pompeux. Je n’aime pas l’image qu’il projette de lui-même. » Etrange quand même que la Cinémathèque française ait choisi de consacrer ses deux grandes expositions de l’année précisément à ces deux cinéastes, qui ne s’appréciaient pas plus que ça. Parce que c’est bien pour cette raison qu’on va reparler de Michelangelo Antonioni (1912-2007) durant les prochaines semaines. Dans le cadre d’une grande rétrospective qui lui est consacrée du 9 avril au 19 juillet 2015, le réalisateur italien sera (enfin) remis à l’honneur, à la place qu’il mérite.

C’est qu’on aime La Dolce Vita et qu’on adore Le Guepard. Fellini ou Visconti symbolisent le cinéma italien en France, et on se souvient d’Anita Ekberg dans la fontaine de Trévi. Mais peu de monde est capable de citer même un seul des films d’Antonioni aujourd’hui. Pourtant, il en a achevé dix-sept et dirigé une flopée de courts-métrages et de documentaires. Mais voilà, Antonioni a été oublié. Lorsque je parle de lui, on lève un sourcil intrigué. Peut-être parce qu’il s’en est allé à 94 ans, longtemps après avoir pris sa retraite. Peut-être parce qu’il est parti le même jour qu’une autre légende du 7e Art, Ingmar Bergman. Coïncidence ? Décidément, même dans la mort le maître suédois lui aura fait de l’ombre…

Michelangelo Antonioni et Monica Vitti, sur le tournage du 'Désert rouge' (1964) © The Red List

Michelangelo Antonioni et Monica Vitti, sur le tournage du ‘Désert rouge’ (1964)
© The Red List

Moi, j’ai un souvenir particulier avec Antonioni. J’ai 19 ans, on projette une version numérique de Zabriskie Point à la Filmothèque du Quartier latin. J’y vais avec D., une amie cinéphile et dévoreuse de romans dont je préserverai l’anonymat ici. Tout se passe dans la salle Marilyn, c’est la salle du haut, toute rouge avec sa reproduction d’Andy Warhol au mur et ses toilettes envahies de personnes du Troisième Age. Là, je vois mon premier Antonioni. Coup de foudre. J’adhère. Mon amie D. développe même un amour inconditionnel pour lui et voit plusieurs de ses films dans la foulée. Incroyable qu’il nous ait fait un tel effet.

Antonioni, ce sont 45 ans passés à explorer l’écran. Il réalise son premier long-métrage en 1950, il réalisera son dernier avec l’aide de Wim Wenders en 1995, Par-delà les nuages (Al di là delle nuvole). Il ne connaitra le succès qu’à partir de 1955 avec Femmes entre elles (Le amiche). Mention spéciale, Antonioni est à ce jour l’un des trois seuls cinéastes à avoir remporté le prix majeur des trois festivals européens les plus importants, à savoir l’Ours d’Or de Berlin avec La nuit (1961), le Lion d’Or de Venise pour Le désert rouge (1964) et la Palme d’Or cannoise avec Blow-Up (1966). Ah oui, les deux autres cinéastes à l’avoir fait sont Henri-Georges Clouzot et Robert Altman. En 1995, Hollywood lui fera la gentillesse d’un Oscar d’Honneur, dans une salle dont la moitié du public ne savait certainement plus qui il était. Là encore, reconnu tardivement, un vieil homme de 83 ans acceptait une statuette sans même pouvoir tenir debout seul. Dommage pour le cinéma américain, qui sera passé à côté de lui.

Antonioni, ce sont 45 ans passés à explorer l’écran.”

Des thèmes récurrents ? Evidemment. Les femmes surtout, ce que tous les critiques ont repéré et ce que Truffaut lui reprochera d’ailleurs en disant de lui qu’il s’était auto-proclamé ‘psychologue de l’âme féminine’. Chez Antonioni, on retrouve donc pêle-mêle Valentina Cortese, Jeanne Moreau, Vanessa Redgrave, Maria Schneider et même Sophie Marceau. Mais surtout Monica Vitti, à cinq reprises. Sa muse en somme, une belle italienne au visage anguleux. Mais attention, on compte également des hommes dans ses films, et pas des moindres : Alain Delon, Marcello Mastroianni, Richard Harris, Jack Nicholson ou John Malkovich.

Monica Vitti and 'LAvventura' (1960) © The Red List

Monica Vitti and ‘LAvventura’ (1960)
© The Red List

Antonioni, c’est aussi l’impossibilité de communiquer, les paroles coupées, les silences, voire l’incompréhension totale. C’est l’immoralité, le doute, la jeunesse qui se cherche. Et des Hommes en pleine déperdition physique, rendus pauvres par leur époque, dans tous les sens du terme. Les personnages antonioniens (ce mot existe, j’ai vérifié !) sont bloqués. Ils sont oppressés par un système plus large qu’ils essayent de fuir comme dans Zabriskie Point ou dans lequel ils se noient et disparaissent, au figuré dans Le désert rouge ou au propre dans L’Avventura. Du même coup, on s’explore sans cesse, on teste ses limites et sa compréhension.

“Le temps, chez Antonioni, on prend le temps de l’apprécier.”

Résultat: selon Truffaut ou Welles, on est toujours à la limite, justement, de l’ennui. Oui, c’est vrai, il faut bien avouer qu’on ne passe pas deux heures à sursauter dans son siège ou à rire aux éclats. Mais on passe deux heures à réfléchir. Le temps, chez Antonioni, on prend le temps de l’apprécier. On s’en nourrit. Il faut rentrer dans le jeu de cache-cache des personnages pour vraiment appréhender son expérience, pour y prendre part. Il n’a pas le classicisme de Visconti ou l’ironie délirante de Fellini. Mais Antonioni voit le monde à travers ses propres yeux un peu tristes et son amour un peu pathétique. Une vision personnelle, une vision qui m’a plu dès la première demi-heure de Zabriskie Point.

En fin de compte, Antonioni est un peu le reflet de la dernier scène de ce film, surréaliste: une maison qui explose et puis l’explosion miniature de tout le mobilier, objet par objet, au ralenti, de la télé au réfrigérateur. Son cinéma est une explosion de sensations parfois profondes et muettes, une diversité de sujets et d’acteurs, saupoudré d’italien, d’anglais et d’un peu de français. Et d’une touche de classe, comme dirait l’autre. Il mérite d’être redécouvert et apprécié à nouveau, comme ce fut le cas il y a trente ans. Il mérite d’entrer au panthéon des créateurs d’images et des grands messieurs du cinéma. Par-delà l’analyse personnelle de six de ces œuvres, ses plus belles, à mes yeux, j’espère confirmer dans leur affection ceux qui le connaissent déjà et mettre l’eau à la bouche des néophytes. En attendant l’expo, en attendant Michelangelo…

Quelques ouvrages intéressants sur le sujet pour conclure:

• José Moure, Michelangelo Antonioni, Cinéaste de l’évidement, Paris, Champs visuels,‎ 2001
• Aldo Tassone (trad. Caecillia Pieri), Antonioni, Paris, Flammarion, coll. « Champs »,‎ 2007
• Stig Björkman (trad. Anne-Marie Teinturier), Michelangelo Antonioni, Paris, Cahiers du cinéma, coll. « Grands cinéastes »,‎ 2007
• Michelangelo Antonioni, Je commence à comprendre, Paris, Arléa Editions, 2014

Le catalogue de l’exposition de la Cinémathèque, sous la direction de Dominique Paini, sera également disponible à la vente à partir du 8 avril prochain (Coédition La Cinémathèque française / Flammarion – 168 pages – 39€)

ANTONIONI – portrait d’un sérieux
Critiques :
– L’AVVENTURA
LA NUIT
LE DESERT ROUGE
BLOW-UP
ZABRISKIE POINT
PROFESSION: REPORTER

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