A l’occasion de la ressortie en salles de Zabriskie Point, retour sur la carrière de Michelangelo Antonioni, ses thèmes et ses principales œuvres.

Je préfère annoncer la couleur d’emblée : Zabriskie Point est de loin mon ‘Antonioni’ favori ! d’abord parce qu’il parle d’Etats-Unis. Et si ça parle d’Etats-Unis, je suis tout ouïe. Mais aussi parce que je l’ai vu au cinéma, je l’ai vu avec une amie qui en a retiré le même niveau de plaisir visuel et auditif, sur fond de paysages de la Vallée de la Mort et de chansons de Pink Floyd, qui contribua à la bande originale. Ce film est tout à la fois. Un compte-rendu de la contestation étudiante américaine des années 1960 déjà mourantes. Une dénonciation du système de police dans une Los Angeles envahie d’armes à feu. Un spectacle ridicule de panneaux publicitaires et de fausses promesses de l’American Way of Life. C’est un chef-d’œuvre, un pur.

Dans la cité des anges, le chemin de Mark (Mark Frechette), étudiant un peu gauchiste, un peu paumé, croise celui-ci de Daria (Daria Halprin), secrétaire à la petite semaine que son patron, Lee (Rod Taylor), envoie dans ses luxueuses résidences secondaires afin de proposer littéralement sa charmante compagnie à ses partenaires commerciaux en remerciement de la signature d’un contrat. Lassé d’être conduit au poste sans justification et de voir des camarades se faire descendre devant les universités en révolte, il vole un bimoteur et s’en va survoler le désert. Lassée d’être traitée comme un objet et de n’être plus une femme mais un argument de vente, elle prend sa voiture et suit les longues lignes droites traversant l’est californien.

© D.R.

Lorsqu’ils se rencontrent enfin, Mark et Daria sont au milieu de nulle part, à Zabriskie Point, cette formation rocheuse lunaire et surréaliste en pleine vallée aride. Ensemble, ils flirtent et se roulent dans la poussière blanchâtre. Les images sont superbes, à couper le souffle au bas mot. Dans la pellicule opaque qui recouvre petit à petit leurs vêtements puis leurs corps nus, Mark et Daria, couple d’un jour sur le soleil de plomb, recréent Adam et Eve, la paire originelle. Seuls dans un nouveau jardin d’Eden, ils font simplement l’amour comme deux humains, loin de la métropole. Une ville ? Plutôt une forêt d’immeubles laids, grouillant de termites qui fonctionnent comme ces robots ménagers que la publicité vend à la femme au foyer forcément blanche, forcément heureuse. Dans ses baisers précipités à ce jeune homme qu’elle connaît à peine, Daria se libère et ressemble à Monica Vitti dans L’Avventura, dix ans auparavant. Elle a beau être Américaine, elle en demeure une héroïne comme seul Antonioni sait les composer, fragile, instable, pleine de faux espoirs et de bons sentiments.

“Autour de cette passion enflammée, la société étatsunienne en prend pour ses pêchés.”

Autour de cette passion enflammée, cœur battant d’une vingtaine de minutes intenses, la société étatsunienne en prend pour ses pêchés. La scène d’ouverture est une réunion d’étudiants nippés à la Che Guevara, poing brandi à la Lénine, coiffure pétante à la Jimi Hendrix (décédé l’année de la sortie du film d’ailleurs), qui hurlent des slogans et préparent des coups d’éclats. Lors de mon second visionnage du film, je repense soudain aux paroles de cette excellente chanson de La Grande Sophie, La suite, le milieu, la fin : « Avec des copains, des mots en l’air // L’esprit incisif, on espère // C’est à celui qui saura le mieux, trouver des solutions // Avec des phrases et des idées parfaites // On se déclenche des maux de tête // Et on en oublie la pratique (allez, c’est cadeau : https://www.youtube.com/watch?v=H_60kAEz2vc). Dans ce mouvement qui ralentit, on ne sait plus pourquoi on conteste, pour quoi on lutte. Il est loin, le prolétariat du XIXe siècle. Et au commissariat, alors qu’un policier derrière une grille prend son identité, Mark peut dire sans crainte qu’il s’appelle ‘Karl Marx’. L’agent non seulement le croit, mais en plus orthographie mal ce nom sur la fiche d’arrestation qu’il tape à la machine. Les manifestes ont été oubliés, les révolutions sont bel et bien finies.

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La seconde victime sera ici la société de consommation, ce modèle imposé dès les années 1950 et que la clôture des contestataires années 1960 fait renaître. Réjouissons-nous de ne pas vivre dans ce Los Angeles étouffant, celui qui moins de deux ans avant donnait sa majorité à Richard Nixon, président des Etats-Unis après avoir été représentant puis sénateur de Californie. Le retour au pouvoir des Républicains et les échecs de l’administration (démocrate) Johnson face à la Guerre du Vietnam, voilà ce que voient et qu’entendent tous les jours les bons citoyens américains, qui en retour se réfugient dans le confort des produits dont on leur farcit le crâne. Le symbole ultime de cette dérive, c’est la villa de Lee, le patron de Daria. Ce déballage de fortune dans les alentours de Phoenix, Arizona. La jeune secrétaire y parvient finalement en voiture. Tout cinéphile grince des dents en se rappelant Marion Crane (Janet Leigh) dans Psychose d’Hitchcock, qui faisait exactement l’inverse, fuyant le même Phoenix dans son auto avec l’argent volé. C’est dans un piège tout similaire que Daria s’arrête pourtant. Le piège de la vie matérialiste, de la télé encore plus abrutie qu’aujourd’hui et de la piscine façon Las Vegas, autrement dit un désastre écologique avant l’heure, de l’eau à foison dans le désert.

La dernière scène en sera donc d’autant plus jouissive, avec sa photographie ralentie d’objets de la vie courante, explosant dans un nuage de débris. Zabriskie Point est bien résumé par ce plan. Une exposition visuelle, des couleurs rendues fades par la lumière et une montagne de rouille. Le film est un peu comme un western à l’envers, un western sacrément cabossé. Les étendues américaines si chères aux pionniers se transforment à nouveau en refuge. Dans l’immensité du territoire américain, il est étonnement plus facile de se cacher, sous la voûte du ciel. Dans cette Amérique qui ne promet plus la liberté mais la prison, Mark et Daria sont des symptômes pas encore guéris de la fièvre des sixties. La beauté presque picturale des images compense alors la maladie des personnages qu’elles dépeignent.

Au seuil d’une décennie naissante, le pays allait replonger dans le conservatisme du maccarthysme des fifties, celui de la Guerre froide à son maximum. Cela, ni Mark, ni Daria, ni même Antonioni, leur père créateur, n’aurait pu l’affirmer. Mais ils pouvaient le ressentir. Zabriskie Point est donc le roman d’un pressentiment, le témoignage d’une urgence. Il est une incroyable expérience de cinéma, aussi vibrante qu’au premier jour de son existence. Quarante-cinq ans plus tard, quand la génération rebelle de ces temps-là est désormais retraitée… Restera le cinéma, dans son combat immortel. Heureusement.

INFORMATIONS

Zabriskie Point - Film Poster ANTONIONI – portrait d’un sérieux
Critiques :
– L’AVVENTURA
LA NUIT
LE DESERT ROUGE
BLOW-UP
ZABRISKIE POINT
PROFESSION: REPORTER

Titre original : Zabriskie Point
Réalisation : Michelangelo Antonioni
Scénario : Michelangelo Antonioni, Clare Peploe, Tonino Guerra, Sam Shepard et Fred Gardner
Acteurs principaux : Mark Frechette, Daria Halprin, Paul Fix, Rod Taylor
Pays d’origine : Etats-Unis
Sortie : 9 février 1970
Durée : 1h50
Distributeur : MGM
Synopsis : Dans la Californie du tournant des années 1970, deux individus isolés, un étudiant contestataire et une secrétaire, se retrouvent à Zabriskie Point, en pleine Vallée de la Mort.
BANDE-ANNONCE

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« ZABRISKIE POINT » : le témoignage d’une urgence

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