Chaque dimanche dans Cinéma(s) du monde, nous revenons sur un mouvement, un artiste ou un genre cinématographique que le temps a injustement oublié. Non pas à travers un simple cours d’histoire, mais par le biais de l’analyse politique, poétique et esthétique d’un film d’exception tout aussi méconnu, représentatif ou révélateur du courant ou de la filmographie mis à l’honneur. Cette semaine, la suite méconnue du palmé If… de Lindsay Anderson : Le meilleur des mondes possibles (1973), un rejeton désenchanté du Free Cinema britannique.

Les britanniques aiment le social. Ce n’est pas vraiment une révélation si l’on s’intéresse pour un peu au cinéma d’outre-manche, mais si l’on met de côté les period dramas en costumes et autres films d’espionnage, difficile de ne pas associer l’idée que l’on peut avoir du film social – illustrée notamment par Ken Loach – au Royaume-Uni. Ce n’est d’ailleurs pas vraiment un hasard : tout comme la France, l’Empire Britannique fut une grande puissance pendant l’Âge Industriel, duquel a découlé une culture prolétaire très marquée, faisant désormais partie intégrante de son ADN.

Jusqu’aux années 50 cependant, ce fameux cinéma social à l’anglaise n’était pas vraiment une évidence. C’est en voulant bouleverser ce status quo que le mouvement des Angry Young Men va apporter un vent de fraîcheur nouveau sur la scène théâtrale et littéraire britannique de l’époque, caractérisés notamment par des prises de position politiques d’extrême-gauche et leur refus de la pose artistique égocentrique. Pour eux, l’art devrait servir la cause sociale. De ce groupe d’auteurs va se développer le « kitchen sink drama », littéralement les drames d’évier de cuisine, terme utilisé pour désigner des romans, pièces de théâtres ou films dont la démarche, proche de celle du cinéma direct, était d’embrasser un certain réalisme sociétal, ici proche du peuple. « Filmer les petits gens », dans un sens, s’intéresser à la vie de tous les jours. D’une influence gigantesque en son temps, ce dogme va s’appliquer au grand écran avec l’apparition du Free Cinema, parfois désigné par analogie comme la Nouvelle Vague Britannique. Principalement composée de documentaires, ses principaux acteurs seront notamment Lindsay Anderson (Palme d’Or en 1969 pour le révolté If…, un an tout juste après l’annulation du Festival de Cannes à cause des manifestations de Mai 68), Karel Reisz et Michael Grigsby. On leur attribua souvent une liberté revendiquée (car indépendants de l’industrie et de l’État) et une éthique collective très marquée et pourtant peu encadrée : il s’agissait, pour les cinéastes du Free Cinema, de montrer sans fards ce qu’ils filmaient, contrairement à ce « cinéma classique » qu’ils rejetaient en bloc.

Photo du film LE MEILLEUR DES MONDES POSSIBLES

Le Free Cinema comme les kitchen sink drama disparaissent pourtant au cœur des années 60 – LE MEILLEUR DES MONDES POSSIBLES (O Lucky Man! dans sa langue d’origine) est lui sorti en 1973. Pourquoi donc évoquer ce mouvement cinématographique ici alors que, de l’avis de tous, LE MEILLEUR DES MONDES POSSIBLES n’en fait absolument pas partie ? En fait, il en représente les ruines. Après s’être fait la main sur des documentaires, Lindsay Anderson se tourne peu à peu vers la fiction. Une fiction politisée, proche de la satire dans son ton léger comme dans sa forme très allégorique. If… – déjà cité plus haut – en est l’exemple le plus connu, mais ce que peu savent, c’est qu’il est le premier volet d’une trilogie dont les deux suites sont complétement tombées dans l’oubli. Peut-être est-ce parce qu’elles ne partagent que peu de points communs avec leur prédécesseur : LE MEILLEUR DES MONDES POSSIBLES et Britannia Hospital, sorti en 1982. Cette trilogie se sert en fait de son personnage principal – Mick Travis, interprété par Malcolm McDowell (le Alex d’Orange Mécanique) – comme d’un fil conducteur, un peu à la manière d’un François Pignon. Il n’y a pas de continuité narrative, et en-dehors d’un autre personnage récurrent de l’ordre de l’anecdote (le Docteur Millar), Travis est le seul visage présent dans les trois volets. En fait, ce qui relie vraiment ces longs-métrages, c’est leur démarche : parler de la société britannique de façon provocante et ironique.

C’est cet enjeu engagé qui est directement hérité du Free Cinema. Lindsay Anderson, s’il a finalement dû se résigner à ne plus pouvoir développer ses documentaires de « réalisme social », aura finalement conservé le même moteur idéologique. Ses personnages, ils resteront des anti-héros antisystème ; ses films, des brûlots foutraques marginaux. LE MEILLEUR DES MONDES POSSIBLES n’adopte pas un ton sérieux, malgré la gravité de son sujet : on y suit un vendeur itinérant qui, de rencontres en rencontres, va par exemple passer du laboratoire gouvernemental d’un savant fou à une peine de prison, en passant par le cabinet d’un industriel maléfique.

La référence la plus évidente faite par LE MEILLEUR DES MONDES POSSIBLES, et elle l’est dès le titre, est celle faite à Voltaire et à son Candide. Un héros niais et pétri d’optimisme, découvrant de façon brutale et soudaine la réalité du monde qui l’entoure – c’est une figuration très noire de la post-adolescence que propose Anderson, se servant de ce regard « candide » pour signifier l’absurdité du paradigme qui lui était contemporain. Il le dira lui-même : pour lui, le Royaume-Uni en 1970 était un régime totalitaire. Cela dix ans avant Thatcher.

Photo du film LE MEILLEUR DES MONDES POSSIBLES

LE MEILLEUR DES MONDES POSSIBLES est un film à charge, qui, par le pouvoir de la métaphore, se raille du capitalisme et du corporatisme, de la religion comme des excès de la science et de la violence policière. De l’écologie à la politique en passant par le social, c’est finalement une grande fresque caricaturale de son époque, témoin de peurs diverses, de celle du nucléaire comme de celle de la loi du marché. On pense également à Le Voyage du Pèlerin de John Bunyan, où l’apolitisme aurait remplacé la morale chrétienne.

Car plus qu’un film anticapitaliste, LE MEILLEUR DES MONDES POSSIBLES est un film qui ridiculise la politique. Anderson est désabusé, il ne croit plus en rien – ni à la droite, ni à la gauche, ni au socialisme, ni au communisme, ni à l’avancée technologique. Ceci est parfaitement illustré par l’actualité étatique de l’époque : dans les années 60 et 70, c’est le parti travailliste anglais qui occupe 10 Downing Street – la résidence des premiers ministres britanniques. Finalement, comme l’annonçait le motto du Free Cinema, Lindsay Anderson n’accepte d’idéologie que la sienne. Tous, autour de lui, sont devenus fous. Obsédés par le pouvoir, l’argent, la domination. Qu’ils soient chefs d’entreprise ou ouvriers, il faut les mettre dans le même panier : riches ou pauvres, ce sont des hommes haineux et violents. Alors que If… se révoltait contre les instances établies, LE MEILLEUR DES MONDES POSSIBLES s’en moque, observant avec un rictus cette tourmente infernale où tous ont perdu la raison. Comme si la seule façon de poser un regard objectif sur ce quotidien burlesque, c’était d’adopter le point de vue innocent d’un pauvre vendeur de café. La conclusion que fait Anderson de tout cela, finalement, c’est que dans ce système corrompu, victimes comme bourreaux sont vils. On ne peut faire confiance qu’à ceux qui n’en font pas partie : et ceux-ci, ce sont les enfants et les idiots.

KamaradeFifien

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Cinéma(s) du monde #2 : la gueule de bois du Free Cinema anglais
Titre original : O Lucky Man!
Réalisation : Lindsay Anderson
Scénario : David Sherwin
Acteurs principaux : Malcolm McDowell, Ralph Richardson, Rachel Roberts, Arthur Lowe, Helen Mirren
Date de sortie : 20 juin 1973
Durée : 3h03min
4.0Note finale
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