Photo du film TOKYO!
Crédits : Haut et Court

TOKYO!, 3 courts métrages pour une même ville, mais pour quel film ? – Critique

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TOKYO!, film à sketches1Composé de plusieurs courts métrages autonomes réunis autour d’un thème commun. réalisé par Michel Gondry, Leos Carax et Bong Joon-ho, s’inscrit dans une catégorie cinématographique souvent risquée : celle des œuvres collectives aux ambitions thématiques floues. Trois réalisateurs de renom, trois segments aux tonalités et formes radicalement différentes, et un fil conducteur incertain : la ville de Tokyo. Le résultat ? Une œuvre morcelée, inégale, fascinante par endroits, mais souvent déroutante, sinon frustrante.

Une ville sans ses cartes postales

Le premier écart perceptible dans TOKYO! vient de l’absence de ce que l’on attendrait spontanément d’un film tourné dans la mégalopole japonaise : pas de temples shintoïstes, de cerisiers en fleurs ou de panoramas nocturnes stylisés. La photographie se concentre sur les intérieurs étroits, les rues saturées, les réseaux d’égouts ou les logements exigus. Le Tokyo mis en scène ici est un anti-décor : il ne sublime rien, il resserre, il contraint. Les cinéastes refusent l’exotisme de carte postale pour mieux scruter le quotidien urbain – celui des marginaux, des invisibles, des êtres en crise.

Trois styles pour une même angoisse

Dans Interior Design de Michel Gondry (Eternal Sunshine of the Spotless Mind), une jeune femme emménage avec son compagnon dans un minuscule appartement. Elle ne trouve ni travail, ni fonction sociale, ni place symbolique dans cette ville-tentacule. Le court bascule alors dans l’absurde poétique qui caractérise Gondry, et la protagoniste finit par littéralement se transformer en meuble. Une métaphore saisissante de l’effacement de soi dans une société où l’on n’existe qu’à travers son utilité.

Avec Merde, Leos Carax (Annette) frappe fort. Un personnage troglodyte surgit des égouts pour semer le chaos dans les rues tokyoïtes. Ce court métrage est un geste de provocation, un uppercut surréaliste aux conventions sociales japonaises. Le film déjoue toute tentative d’interprétation unique, mais sa force tient à cette rage brute, à cette énergie punk qui contraste violemment avec les autres segments.

Enfin, Shaking Tokyo de Bong Joon-ho (Parasite) se penche sur un hikikomori – ces individus qui vivent reclus chez eux pendant des années (un phénomène sociétal marquant au Japon depuis les années 1990). Filmé avec une précision maniaque, le court développe une délicate chronique de solitude, sublimée par un montage au cordeau et une sensibilité presque tactile. Lorsqu’un tremblement de terre bouleverse sa routine, le personnage est confronté au frisson du monde extérieur.

Une logique de repli

Un motif traverse ces trois récits : celui de l’enfermement et de la peur de la ville. Chez Gondry comme chez Bong Joon-ho, l’intérieur devient un refuge, un lieu de résistance face à la pression extérieure. Chez Carax, c’est au contraire l’émergence brutale de ce qui est refoulé qui crée le choc. Tous trois racontent, chacun à leur manière, comment Tokyo génère des formes d’anxiété, de marginalité ou de résistance.
Malgré la disparité stylistique – entre l’absurde bricolé de Gondry, le grotesque radical de Carax et la mise en scène clinique de Bong Joon-ho – une cohérence thématique s’installe. Le film devient une sorte de portrait mental de la ville, un triptyque sur le désajustement social et psychique.

Une construction inégale, mais stratégiquement agencée

Il est tentant de voir dans la disposition des courts une stratégie de montée en intensité. Ouvrir avec Gondry, plus accessible et narratif ; choquer au centre avec Carax ; finir sur la maîtrise formelle de Bong Joon-ho. À posteriori, on peut presque y lire un effet de programmation à la télé-crochet : on garde le meilleur pour la fin. En effet, le contraste avec les deux premiers segments forme un déséquilibre impossible à ignorer qui affaiblit l’ensemble du film.

Les films à sketches ont souvent quelque chose d’artificiel : le thème commun est parfois trop lâche, les différences de ton trop marquées. TOKYO! n’échappe pas à ce piège. L’idée de départ est séduisante, mais la greffe ne prend pas. Chaque segment semble s’ignorer, et le sentiment d’assister à trois courts juxtaposés l’emporte sur toute tentative d’unité. Il reste des éclats : l’absurde poétique de Gondry, la provocation baroque de Carax, et surtout la finesse de Bong Joon-ho. Mais ces éclats restent isolés. Et si l’on peut se réjouir de voir un Tokyo moins conventionnel à l’écran, c’est surtout trois visions singulières qui s’imposent, plutôt qu’un véritable propos commun qui ferait œuvre.

Nathan DALLEAU

Auteur·rice

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    Composé de plusieurs courts métrages autonomes réunis autour d’un thème commun.