À l’occasion de sa rétrospective dédiée au réalisateur taïwanais, Carlotta Films réédite le livre de Jean-Michel Frodon, LE CINÉMA D’EDWARD YANG. Le guide ultime pour découvrir ce maître disparu, dont le génie n’a pas été pleinement reconnu de son vivant.
À ses débuts, Edward Yang s’était fabriqué un tee-shirt. « Herzog, Bresson, Yang », pouvait-on y lire. Un chouïa égocentrique ? Peut-être. Le taïwanais s’était toujours imaginé parmi les plus grands.
Le succès, il n’a pas eu le temps de le connaître. Un cancer l’a fauché en 2007, laissant derrière lui sept films et une carrière stoppée en plein élan. En France, par exemple, seules deux de ses œuvres ont été présentées au public.
C’était sans compter Carlotta Films, qui lui consacre une rétrospective cet été. L’intégralité de son œuvre est à découvrir en salles, parmi laquelle son splendide Yi Yi.
Le parfait cinéphile pourra compléter sa panoplie avec le livre de Jean-Michel Frodon, LE CINÉMA D’EDWARD YANG. L’ouvrage, dont la parution remonte à 2010, s’offre un tout nouvel écrin – encore signé Carlotta. 300 pages de biographie, d’analyse, de textes de contemporains… Sans doute l’ouvrage le plus complet dédié au réalisateur taïwanais !
Une plume vivante
« Il y a fête au 69 de la rue T’sinan, le soir du 6 novembre 1986. On y célèbre le quarantième anniversaire du maître de maison, et tout le jeune cinéma taïwanais est là. » C’est sur un moment de vie que choisit d’ouvrir l’ancien rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma.
Une manière immersive de pénétrer dans cette Nouvelle Vague que l’on connaît si peu. Cette plume fluide, vivante, en fait une agréable lecture. Jamais on ne bute sur des explications complexes ou des personnages trop denses.
On tourne les pages sans même s’en rendre compte, accompagnées de photos d’archives. Comme cette image augmentée d’Edward Yang, en lunettes noires et veste en cuir, mains dans les poches au milieu d’une plaine. Le cliché du rebelle, en dehors des sentiers battus. Pas si éloigné de la vérité, en fin de compte.
Être « un bon fils chinois »
Enfant du continent, exilé sur l’île de Taïwan, Edward Yang grandit dans la classe moyenne désargentée. Pas tout à fait pauvre, pas tout à fait riche non plus. « Je voulais être un bon fils chinois », raconte-t-il. C’est ainsi qu’il s’envole pour les États-Unis, renonçant à l’architecture au profit de l’ingénierie. « Je me suis dégonflé », admet-il, poussé par le système scolaire à choisir une voie « directement rentable ».
Là-bas, il a suffi d’une séance de cinéma pour tout bouleverser. Celle d’Aguirre : la colère de dieu, de Werner Herzog. En sortant de cette salle de Seattle, Yang n’est « plus le même homme ». Il rentre alors en Chine avec la ferme intention de faire du cinéma.
Histoire d’une époque
Au-delà de raconter un cinéaste, c’est toute une époque que Jean-Michel Frodon dépeint. Le journaliste s’applique à retranscrire l’effervescence des eighties à Taïwan. Au cœur de la Nouvelle Vague, Yang devient vite un point de ralliement. Chez lui, on projette des films étrangers, on refait le monde et on rêve d’un cinéma qui bouscule les codes.
Puis, le vent tourne. L’engouement s’essouffle, le Nouveau Cinéma se fait rattraper par le divertissement à la Hollywood. Edward Yang en pâtit : ses films enchaînent les échecs commerciaux. Seule Yi Yi, fresque familiale de trois heures, le propulse au Festival de Cannes en 2000. Sa dernière œuvre avant qu’il ne s’éteigne, presque dix ans plus tard.
Le Cinéma d’Edward Yang, richement documenté
Si LE CINÉMA D’EDWARD YANG est aussi complet, c’est aussi grâce à la richesse de ses analyses. Sur plus de 100 pages, Jean-Michel Frodon détaille chaque film, documents à l’appui. Pour Yi Yi, par exemple, un arbre généalogique accompagne la lecture. Un ajout essentiel pour comprendre les liens de parenté de la famille Jiang.
Des documents de la main d’Edward Yang sont également intégrés. Feng, Molly, Birdy… et autres protagonistes de Confusion chez Confucius sont dessinés et accompagnés d’une « ligne de dialogue qui le caractérise le mieux ». On y trouve également des souvenirs d’enfance partagés avec son génie de frère. Ou encore un article paru dans Le Monde en 1994, sur la « nouvelle révolution industrielle » du cinéma.
Ses contemporains
Enfin, Jean-Michel Frodon rassemble moult témoignages de contemporains. Il y a ceux qui l’ont côtoyé de près comme Pierre Rissient. Le découvreur de talents a notamment contribué à la diffusion de ses films en France. Proche de Yang, il évoque son caractère orgueilleux : « Il y a pourtant eu un acheteur français pour Confusion chez Confucius (…) mais Edward demandait beaucoup trop d’argent. »
Il y a aussi ceux qui regrettent. Jia Zhang-ke, par exemple. Ce cinéaste avait croisé la route d’Edward Yang au détour d’un festival coréen. Facile à repérer : « Il était seul, grand et portait des lunettes. » Il n’a pourtant pas osé, peut-être trop impressionné. « Ce jour-là, pourquoi ne suis-je pas allé le saluer pour échanger quelques mots avec lui ? »
Sans oublier les éloges. Martin Scorsese lui-même a adressé un petit texte, où il salue la « beauté renversante » de ses films. S’il n’a jamais pu le rencontrer, il tire son chapeau à un réalisateur qui « nous a légué un trésor. »
Un trésor planqué pendant trop longtemps dans les tiroirs de la cinéphilie, que Carlotta et Frodon ressortent en plein soleil. Yang voulait être aux côtés des plus grands ? Mission accomplie. Et cette fois, pas besoin d’un tee-shirt pour l’affirmer.
Lisa FAROU



