Photo du film DOSSIER 137 de Dominik Moll avec Léa Drucker, Guslagie Malanda, Mathilde Roehrich
Crédits : Fanny De Gouville

« Le César de l’audiodescription », le Marius, un cinéma qui se regarde avec les oreilles

Peut-on être Palme d’or et ignorer les spectateurs aveugles ? Pour sa 9e édition, le Marius de l’audiodescription a sacré le thriller Dossier 137, laissant la Palme d’or sur le carreau pour manque d’accessibilité. Reportage.

Le trophée se dresse dans toute sa hauteur. Sa silhouette, massive et argentée, n’est pas sans rappeler le César. Pour les cinéphiles malvoyants, il en a la même importance. Sauf qu’ici, on ne juge ni la performance des acteurs, ni l’esthétique de l’image. On célèbre un dispositif dont la majorité des spectateurs ignore tout : l’audiodescription.

Au Marius de l’audiodescription, c’est « bien plus qu’un dispositif technique » qui est récompensé, rappelle Gaëtan Bruel, président du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC). « Il salue l’art de restituer la matière d’un film par la justesse des mots. »

Cette 9e cérémonie se tenait le 25 février dernier au CNC, fruit d’un partenariat entre le Collectif Français du Handicap Visuel (CFHV) et l’association apiDV (Accompagner, Promouvoir, Intégrer les Déficients Visuels).

Une Palme d’or absente

Le jury, composé de 356 membres, s’est penché sur les films concourant au César du meilleur film. Parmi eux, 295 déficients visuels et 61 personnes voyantes. La grande majorité d’entre eux ne réside même pas à Paris : 70 % vivent en région et à l’international.

Après avoir sacré Le Comte de Monte-Cristo, Le Règne Animal ou encore La Nuit du 12, les jurés devaient cette année trancher entre L’attachement de Carine Tardieu, Dossier 137 de Dominik Moll, La petite dernière d’Hafsia Herzi et Nouvelle Vague de Richard Linklater.

Un seul des films a toutefois manqué à l’appel. Et non des moindres. Seule la Palme d’or, Un simple accident, ne dispose pas d’une audiodescription. Diaphana, son distributeur, invoque l’absence de version française : le film de Jafar Panahi n’est projeté que dans sa langue persane.

« On n’a pas jugé décent de polémiquer, vu le contexte du film », concède Sylvie Ganche, créatrice du prix. Sa canne blanche est posée sur le pupitre transparent, suspendue mollement dans les airs. « Mais c’est tout de même la Palme d’or, et nous n’y avons pas eu droit ! »

« Un réflexe simple et évident »

Ce droit à l’image, la cérémonie l’honore pourtant jusque dans ses moindres détails. Ainsi, lorsque le président du CNC ouvre la cérémonie, il débute son discours de façon peu usuelle : « Je suis brun, grand et toujours flanqué de mes petites lunettes rondes. » Gaëtan Bruel en a conscience, « il est d’usage de se décrire ».

Il invoque le manque de communication : « Trop souvent, l’audiodescription existe, mais les séances sont programmées de façon confidentielle. » Un décret, publié le 24 décembre 2025, pourrait bien changer la donne : les cinémas sont désormais sommés de renseigner chaque séance accessible sur leurs interfaces de vente. « L’accessibilité doit être un réflexe simple et évident », martèle-t-il. Pas aussi simple. « Sur 300 films qui ont eu le visa du CNC, j’ai à peine pu voir la moitié en salles », se désole Sylvain Nivard, administrateur apiDV.

Du stand-up en braille

« Entre nous, qu’est-ce qu’ils font au cinéma, les aveugles ? », rétorque Marie-Laure Abonneau. Elle se tourne vers sa complice, Yasmina Crabières : « Ils feraient mieux d’aller à un concert, c’est plus adapté ! » Un sketch de dix minutes, où les deux femmes, elles-mêmes malvoyantes, se mettent à la place des exploitants. Quelle est la bonne marche à suivre pour faciliter l’accès aux films ?

Déjà, deux méthodes existent : des boîtiers fournis par les cinémas, trop souvent défaillants, ou une application à installer sur son téléphone, qui permet d’accéder à n’importe quelle séance. « Il suffit de télécharger La Bavarde ou Greta (N.D.L.R. : les deux principales sur le marché) puis d’enfiler un casque. Ça dit tout ce que les aveugles ne peuvent pas inventer », explique Yasmina.

Tandis qu’elle parle, ses mains parcourent un classeur qu’elle tient fermement contre ses genoux. Son texte est en braille. « Mince, je suis perdue ! », s’exclame-t-elle soudain, tournant les pages pour retrouver ses prochaines tirades.

Une profession dans le flou

Puis vient l’heure de remettre le prix. C’est Meryl Guyard, précédente lauréate, qui passe le témoin. Son travail sur Le Comte de Monte-Cristo lui avait valu cette récompense l’an passé. Son passage sur scène est l’occasion d’alerter sur une profession en danger. « Les tarifs proposés aux auteurs baissent, tout comme les volumes. »

Elle ne sait pas vraiment comment l’expliquer. « Nous sommes de plus en plus nombreux, l’étranger capte pas mal l’audiodescription, sans oublier la croissance de l’IA », tente-t-elle. « Il faut mieux encadrer ce métier. »

Malgré un écart ténu (0,93 point entre la première et la dernière place), c’est le thriller de Dominik Moll, Dossier 137, qui remporte le prix. « Décidément, Dominik me porte chance », commence Katia Lutzkanoff, lauréate de son second Marius. Elle l’avait déjà gagné en 2023 pour La Nuit du 12. « Je veux l’offrir à mon complice sans faute, Nasredine Nasli-Bakir, pour qu’il en profite pour l’année à venir. »

Ce même Nasredine qui, au fond de la scène, semble encore incrédule. Il soupèse le trophée, avant de le tendre à Dominik Moll. Sa main s’affaisse sous son poids. Le cinéaste acquiesce, surpris par sa lourdeur. Il est le seul des cinéastes nommés à avoir collaboré sur l’audiodescription : « Pour moi, ça fait partie du travail sur le film », juge-t-il. Une exigence que le Marius n’entend plus laisser au rang d’exception, mais ériger en norme.

— Lisa FAROU

Auteur·rice

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