Photo du film LES BONNES SOEURS
Crédits : Sundance Institute

LES BONNES SŒURS, quand désir et rire s’invitent au couvent | Critique

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En Toscane médiévale, un couvent isolé devient le théâtre d’événements aussi burlesques que rocambolesques. Avec LES BONNES SŒURS (The Little Hours), le regretté Jeff Baena livre une œuvre décalée et divertissante, portée par un casting à l’alchimie comique indiscutable.

On y suit des bonnes sœurs, curieuses mais enfermées dans une vie de règles et de devoirs, qui voient leur quotidien bouleversé par l’arrivée de Massetto (Dave Franco, vu dans Together), un jeune homme en fuite et contraint de se cacher parmi elles.

Alison Brie (Jamais entre amis) incarne Sœur Alessandra, fille de bonne famille souhaitant faire l’expérience de l’amour, accompagnée d’Aubrey Plaza (Megalopolis) et Kate Micucci, formant un trio hilarant. Le film s’inspire librement d’une nouvelle du Décaméron (classique de la littérature italienne du XVIᵉ siècle) et mise sur une grande part d’improvisation pour ses répliques fusantes et modernes.

Derrière le vernis comique et pastorale, le film propose une mise en scène de la liberté : comment les injonctions que l’on s’impose (religieuses, sociales…) nous enferment, et comment s’en affranchir devient la condition d’un bonheur vécu pour soi, plutôt que dans le regard des autres.

Un cadre simple et efficace 

Il y a quelque chose de foncièrement drôle dans le fait de voir des bonnes sœurs s’exprimer grossièrement et braver des interdits moraux. C’est peut-être simple, mais le contraste entre la solennité de l’habit religieux et l’obscénité de leurs paroles ou de leurs envies interdites fonctionne à chaque plan (Merci Monthy Python et Sister Act d’avoir tracé le chemin). D’autant plus que la mise en scène multiplie les jeux de cache-cache et les comiques de situation, donnant au film un rythme léger mais efficace, avec un aspect théâtral qui rappellerait presque les comédies de Molière (on pense notamment à ces scènes ou Massetto doit prétendre être sourd-muet).

Mais cette légèreté n’empêche pas LES BONNES SŒURS d’aborder des sujets complexes, comme le désir féminin qui est le thème central du film. En effet, chaque personnage féminin incarne une vision différente du désir.

Sœur Alessandra illustre le désir idéalisé et romantique. Francesca (Lauren Weedman), à l’opposée, en propose une vision presque animale. Les autres personnages féminins viennent ainsi compléter ce tableau, chacun révélant une approche différente du désir. Quant à Massetto, s’il occupe le centre de leurs tentatives d’assouvir ses pulsions, il reste volontairement réduit au rôle d’instrument : ses motivations comptent peu. Le cœur du film reste ses personnages féminins.

Libertés (formelles) et liberté (conceptuelle) 

Au-delà du désir, le film s’attache à explorer la question de la liberté. Et ce, à un double niveau : d’un point de vue formel, à travers les choix de mise en scène et d’écriture ; et d’un point de vue conceptuel, dans le propos du film lui-même et dans le rapport des personnages au désir. Ce croisement confère à l’œuvre une aura singulière : la liberté, inscrite autant dans sa forme que dans son récit, se transmet au spectateur qui en ressent à son tour l’élan.

Du point de vue formel, la place laissée à l’improvisation est déterminante. Le naturel des dialogues, leur rythme rapide et fluide, proviennent de ce mélange de direction précise et de liberté offerte aux acteurs. Ce n’est pas anodin : plusieurs d’entre eux partagent une intimité hors champ (Alison Brie et Dave Franco, Aubrey Plaza et le réalisateur Jeff Baena), ce qui nourrit la complicité et accentue l’impression d’un jeu spontané. Les situations s’enchaînent parfois de façon improbable, mais cette respiration imprévisible participe à l’énergie comique et empêche le récit de se figer dans un carcan trop rigide. La mise en scène épouse ce principe : construite en petites scénettes quasi théâtrales, elle privilégie la vivacité, le rythme et la légèreté plutôt que l’accumulation d’enjeux dramatiques.

Du point de vue conceptuel, la liberté est au cœur de l’expérience des personnages. Chacun ose suivre son désir, au risque de conséquences douloureuses. Cette forme de courage, nous l’avons tous convoité à un moment donné : qui n’a jamais ressenti ce conflit intime entre ce que l’on veut vraiment et ce que la norme attend de nous ?

Cette articulation entre libertés formelles et liberté conceptuelle produit un effet réflexif : le film ne se contente pas de parler de liberté, il l’expérimente dans sa propre forme. Le spectateur en ressent la vivacité, l’économie de moyens, l’absence d’artifice… autant d’éléments qui nous renvoient au modèle de l’hypotexte1Texte fondateur d’un autre. qu’est Le Décaméron. En effet, comme une nouvelle, le récit avance par touches rapides, privilégiant l’instant et le rythme à la construction d’une intrigue fermée. Il n’y a ni morale ni chute, mais un geste de cinéma qui assume cette légèreté.

En somme, LES BONNES SŒURS est une œuvre divertissante et drôle. Sa durée d’une heure trente convient parfaitement, même si certaines pistes narratives paraissent abandonnées en chemin. Si l’on vient d’abord pour la promesse d’une comédie historique décalée, on reste surtout pour la qualité des dialogues, servis par des acteurs dont le sens du comique et l’alchimie éclatent à chaque scène. Derrière cette légèreté revendiquée, on peut discerner l’ombre d’une critique du dogmatisme religieux, vite éclipsée par l’esprit épicurien que le film célèbre avant tout : la liberté vécue comme un désir fondamental.

Nathan DALLEAU

Auteur·rice

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    Texte fondateur d’un autre.

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Note finale