Parler de LA ROUE d’Abel Gance, c’est évoquer un monument du septième art muet français de 1923. Ce film-fleuve (plus de sept heures dans sa version intégrale) est une pierre angulaire de l’histoire du cinéma.
Par son ambition, sa durée hors norme et surtout ses innovations de montage, il a bouleversé le langage cinématographique et inspiré des générations de réalisateurs. Il demeure pourtant méconnu du grand public. Dommage, car, comme l’écrivait Gance lui-même : « Le cinéma, c’est la musique de la lumière et je ne lui sais rien de comparable. » Redécouvrir LA ROUE aujourd’hui, c’est comprendre comment un cinéaste français a, dès les années 1920, ouvert la voie au cinéma moderne.
Synopsis du film muet La Roue
LA ROUE raconte l’histoire tragique de Sisif, un modeste mais ingénieux mécanicien de chemin de fer, qui recueille une orpheline, Norma, à la suite d’un accident de train. Avec le temps, des sentiments ambigus naissent en Sisif, tandis que son fils Elie nourrit lui aussi une passion pour la jeune femme. Sur fond de locomotives et de rails, la mécanique du destin se met en marche, inexorable et fatale.
« Enchaîné à la Roue de la Vie, toujours, de désespoir en désespoir. » Kipling
Contexte et genèse de La Roue
Abel Gance, né en 1889, est un pionnier du cinéma français. Dès les années 1910, il participe à l’effervescence théorique autour de ce nouvel art, aux côtés de penseurs comme Ricciotto Canudo (inventeur du terme 7ème art) ou Élie Faure. Pour eux, le cinéma muet représentait un nouvel idéogramme, porteur de la promesse d’un langage universel dont il fallait encore inventer l’alphabet et la grammaire.
Gance, véritable chercheur dans son laboratoire, multiplie les expérimentations visuelles :
– En 1915 avec La Folie du docteur Tube, il joue avec des miroirs déformants pour créer des anamorphoses.
– En 1922, dans LA ROUE, il introduit le montage rapide jusqu’au scintillement, une technique qui défie la persistance rétinienne.
– En 1925, il déploie ses fameux triptyques dans Napoléon, sortant du cadre traditionnel.
À ses côtés, le poète Blaise Cendrars participe à l’aventure en tant qu’assistant, soulignant l’émulation artistique qui entoure le projet. Dès l’écriture, Gance affiche son ambition démesurée. Non pas réaliser un simple film, mais créer une fresque où technique, poésie et philosophie s’entrelacent pour donner naissance à un nouvel art.
Un film-fleuve précurseur de la série
Avec ses sept heures trente de projection, LA ROUE dépasse de loin la norme des longs-métrages de son époque. On peut y voir l’un des premiers récits « sériels » du cinéma, avant même l’âge d’or des feuilletons et bien avant l’essor des séries contemporaines. Découpé en un prologue et « quatre époques », le film fonctionne comme une épopée fragmentée, que le spectateur peut suivre sur plusieurs séances.
En cela, Abel Gance est précurseur d’une visualisation du récit par épisodes, que l’on retrouve aujourd’hui dans les formats en série.
Innovations de montage et mise en scène spectaculaires
L’une des grandes forces de LA ROUE réside dans son langage visuel artistique. Abel Gance invente un montage d’une rapidité inédite, enchaînant parfois des plans de moins d’une seconde. Ce procédé, appelé montage rapide jusqu’au scintillement, défie la persistance rétinienne et crée une variation d’intensité lumineuse à l’écran. Ce travail expérimental sur le rythme et la perception fait de LA ROUE une véritable symphonie visuelle. D’ailleurs, dès les premières minutes du prologue, le film donne envie d’être vu.
La musique de La Roue, entre tradition et modernité
Depuis les débuts du cinéma muet, la musique a toujours accompagné les projections, qu’il s’agisse d’improvisations au piano ou de partitions compilées. Dès 1908, Camille Saint-Saëns avait ouvert la voie avec la musique composée pour le court-métrage L’Assassinat du duc de Guise, considérée comme la première grande partition originale destinée au cinéma. Dans ce contexte, Abel Gance s’inscrit dans la lignée des cinéastes qui cherchaient à donner une place nouvelle à la musique dans le septième art.
Pour LA ROUE, il fait appel à Arthur Honegger, jeune compositeur suisse et membre du Groupe des Six. Celui-ci compose plusieurs thèmes inédits, tout en intégrant des emprunts à Wagner, Beethoven ou Franck, afin de bâtir une fresque sonore. Cette approche, rare à l’époque, confère au film une dimension symphonique accentuant le dramatique et l’épique.
Gance voyait dans ce mariage de l’image et de la musique une véritable alchimie :
– « Pour la musique des autres, je cherche, pour la mienne, je trouve. »
– « Le cinéma, c’est la musique de la lumière et je ne lui sais rien de comparable. »
Pour lui, le cinéma ne devait pas seulement être un art visuel, mais un art total, où les images et les sons se mêlent comme dans une partition.
En ce sens, LA ROUE marque une étape importante : il ne s’agit plus d’un simple accompagnement musical, mais d’un véritable dialogue entre image et son. Cette conception inspirera les générations suivantes et annonce le rôle central que jouera la musique originale dans l’histoire du cinéma. Stanley Kubrick (Barry Lyndon, Orange mécanique, Lolita) est le meilleur exemple pour souligner l’héritage de l’utilisation de la musique classique. « Le cinéaste américain était l’un des rares à utiliser la musique classique comme élément à part entière de ses films. »
Influences philosophiques dans le cinéma de Gance
Abel Gance ne se voyait pas seulement comme un cinéaste, mais comme un créateur investi d’une mission artistique. Admirateur de Nietzsche, il confiait : « [Nietzsche a] toujours été mon conseiller et mon professeur d’énergie. ». Cette influence se retrouve dans sa manière de concevoir le cinéma comme une épreuve de dépassement. On pense ici à la célèbre maxime de Nietzsche : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. »
Dans LA ROUE, cette idée prend une dimension esthétique : les personnages sont confrontés à la machine, à l’amour et à la mort, et c’est dans la douleur que se dessine leur force. Le montage rapide, les cadrages inédits à l’époque et la durée hors norme du film traduisent cette énergie créatrice. Gance cherche à faire du cinéma une expérience exigeante, autant pour le spectateur que pour l’artiste.
Une pensée de la lumière dans les mises en scènes
Abel Gance ne voyait pas ses œuvres comme de simples films. Pour lui, « Les instruments sont trop imparfaits pour que je puisse construire une cathédrale de lumière. ». Il invente d’ailleurs des néologismes pour qualifier ses créations, qu’il appelle « évangiles de lumière » ou « vitraux mouvants », refusant le terme même de « film ».
Lorsqu’il parle du cinéma, il le déplace souvent hors du temps présent, évoquant un « cinéma de demain » ou un « cinéma à venir ». Il se veut innovant et avant gardiste. En 1913 déjà, il imagine avec le peintre Robert Delaunay un dispositif spectaculaire, les « Orgues de lumière » : un immense écran de lampes multicolores s’allumant et s’éteignant selon les touches d’un clavier, comme un instrument visuel. Ce projet, jamais abouti, révèle sa volonté de fusionner arts plastiques, musique et cinéma.
Sa réflexion était également philosophique. Comme il l’écrivait : « […] une science, qui est à la fois un art et une religion, a pris le dessus de toutes les autres et conquis la curiosité générale, c’est la science de la lumière dont l’astronomie, le cinéma, le mysticisme ne sont que des aspects inférieurs et des applications. ». Lorsque Gance s’attelle au cinéma, c’est pour inventer de l’invu et de l’inouï, quitte à repousser les limites de l’outil et du spectateur.
Réception à la sortie du film et héritage
À sa sortie, LA ROUE impressionne les spectateurs et les critiques. Le film influence de nombreux cinéastes, en France comme à l’étranger. En 1925, Sergei Eisenstein, le père du montage cinématographique, y trouve une inspiration pour développer sa propre théorie du montage des attractions dans Ivan le terrible et en 1944 dans Le cuirassé potemkine.
Plus tard, Stanley Kubrick, admirateur de Gance, reprendra certaines audaces visuelles. Dans 2001, l’Odyssée de l’espace, l’utilisation du montage rapide et des effets lumineux rappellent directement les expérimentations de LA ROUE. Gance a ainsi ouvert la voie à un cinéma où la technique devient le vecteur d’une expérience sensorielle et métaphysique.
Pourquoi redécouvrir La Roue aujourd’hui ?
Redécouvrir LA ROUE aujourd’hui, c’est mesurer à quel point Abel Gance a participé au cheminement du cinéma moderne. Le film conserve une puissance visuelle étonnante malgré son âge. son montage surprend encore par sa modernité. Plus qu’une curiosité historique, LA ROUE se regarde comme une œuvre vivante. Elle est l’empreinte de l’histoire du cinéma.
Donc, plus d’un siècle après sa sortie, LA ROUE demeure un chef-d’œuvre visionnaire. Elle continue d’inspirer les cinéastes et de nourrir les débats sur ce que peut être le cinéma. En cherchant à construire une « cathédrale de lumière », Abel Gance a repoussé les limites du cinéma de son temps. Il met en place une vision du septième art comme langage universel, croisant poésie visuelle, philosophie et innovation technique. Comme Sisif devant sa locomotive, le spectateur se retrouve happé dans le mouvement de la roue qui, inlassablement, tourne encore.
Caroline ALILI
Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
Si vous souhaitez écrire une actualité, une critique ou une analyse pour le site, n’hésitez pas à nous envoyer votre papier !



