Le premier long-métrage de Harry Lighton, Pillion, jongle entre romance, drame, comédie et érotisme, et révèle l’audace et la prouesse d’un réalisateur prometteur.
Avec Pillion, Harry Lighton écrit et réalise un long-métrage qui restera dans les annales des premiers films les plus osés. Librement adapté du roman Box Hill d’Adam Mars-Jones, Pillion est à la fois une comédie, un drame et une romance BDSM, à mi-chemin entre Le journal de Bridget Jones (2001) et Cinquante nuances de Grey (2015). Cet étrange alliage convainc sur tous les tableaux, avec en son centre deux personnages que tout oppose et dont la relation étonnante permet à Lighton de repenser les codes de la comédie romantique.
Colin est un homosexuel timide et romantique, qui peine à rencontrer l’âme sœur. Il est au début de la trentaine, mais habite encore chez ses parents, dans la banlieue londonienne. Un soir, il fait la rencontre de Ray, un séduisant motard membre d’un « gay biker club ». Immédiatement sous le charme de cet homme énigmatique, Colin entame une relation BDSM avec Ray – relation qui ne correspond pas exactement aux fantasmes de romance à l’eau de rose qu’il entretenait jusqu’alors. Entre sexe et domination germe cependant quelque chose qui pourrait ressembler à de l’amour…
Réalisé avec une fluidité et une assurance rares pour un réalisateur à ses débuts, le film maintient un rythme parfaitement maîtrisé. Le comique de situation se révèle redoutablement efficace, d’autant que Lighton fait le choix de constamment suivre le point de vue de Colin, dont l’innocence contraste drastiquement avec ce que Ray lui demande de faire. Les moments plus vulnérables que partagent les personnages sont exécutés avec finesse : la caméra de Lighton parvient à capturer une intimité pure et fragile dans cette relation BDSM, grâce à des plans moyens qui encadrent les deux personnages.
D’autre part, si les gros plans sont initialement réservés à Colin, naturellement plus au contact de ses émotions, Lighton approche graduellement le visage impassible de Ray. Peu à peu, la façade se craquelle, permettant de distinguer des reflets d’émotions, toujours en retenue, qui font de Ray un personnage profondément tragique. L’interprétation du personnage est portée par un Alexander Skarsgård tout en nuances, qui parvient à allier froideur et vulnérabilité dans un jeu centré sur le regard. Ray a beau être le personnage le plus distant, c’est pourtant de lui que vient l’aspect dramatique du film.
Ainsi, ce que l’on retiendra surtout de Pillion, c’est l’histoire, qui, en plus d’être originale et profondément divertissante, redéfinit subtilement les dynamiques de pouvoir et les différentes facettes de la masculinité. Dans Pillion, on peut revendiquer sa virilité, être un biker respecté et craint, tout en affichant visiblement son homosexualité. Être queer ne veut plus dire être efféminé, ce qui n’empêche pas certains de l’être et de l’assumer. D’autre part, être le dominant de la relation ne signifie pas forcément être en contrôle, tout comme être soumis n’équivaut pas à être le plus fragile des deux.
Globalement, Lighton parvient relativement bien à jongler entre comédie et drame. Toutefois, certaines de ces transitions manquent de douceur. Clairement, le réalisateur donne la primauté à la comédie. Si le rythme du film permet de garder le spectateur absorbé dans le récit, on déplorera tout de même un montage parfois trop abrupt, trop pressé de faire progresser l’histoire alors même que la tonalité dramatique de certaines scènes mériterait qu’on s’y attarde. Cette exigence rythmique permet néanmoins un effet de gradation, qui fait culminer le récit avant le coup final.
Peut-être Lighton accorde-t-il davantage d’intérêt à la finalité de son film qu’à sa trajectoire ; toujours est-il que si ce parti pris fonctionne au niveau narratif, c’est au détriment d’un certain étoffement des personnages, qui aurait pu contribuer à la charge émotionnelle du film.
Avec Pillion, Harry Lighton pose de solides bases pour ce qui apparaît déjà comme une carrière prometteuse. Si Pillion n’est pas tout à fait un grand film, il n’en demeure pas moins dirigé avec assurance et audace par un réalisateur et scénariste à la vision singulière, empathique et novatrice.
— Marie ARRIGHI



