Photo du film LES RAYONS ET LES OMBRES
Crédits : Waiting for cinema / Curiosa Films / Gaumont / France 3 Cinéma

Les rayons et les ombres, la zone grise

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Les rayons et les ombres propose l’histoire vraie d’un journaliste français, Jean Luchaire (Jean Dujardin) et de sa fille, Corinne Luchaire (Nastya Golubeva Carax) pendant la Seconde Guerre mondiale. Avec un ami allemand, Otto Abetz (August Diehl), ils croyaient défendre la paix – mais l’arrivée de la guerre et de l’occupation allemande vont les entraîner dans des choix de plus en plus difficiles.

Le film s’inscrit dans une période de reconstruction d’après-guerre, où l’espoir d’une réconciliation entre deux nations tente d’émerger malgré les cicatrices encore vives du conflit précédent.

Entre dualité et sentiments

En suivant les souvenirs de Corinne, le film montre à quel point la relation entre un père et sa fille peut être intense, presque malsaine et parfois aveuglante. Partageant la même maladie – la tuberculose –, cette épreuve les rapproche progressivement à mesure qu’elle s’aggrave et met leurs vies en danger.

En pleine période de reconstruction, Jean Luchaire et Otto Abetz renforcent une amitié liée autour d’un désir commun : l’alliance de la France et de l’Allemagne post-première guerre mondiale. L’humanisme et l’idéalisme incarnés par les deux hommes apparaissent comme une tentative presque utopique de dépasser les fractures d’après-guerre. Leur vision du monde, fondée sur le dialogue et la paix, se heurte à une réalité marquée par la manipulation politique et médiatique – qui est le fondement même de l’histoire.

Le film propose une dualité brillamment construite entre les sentiments – amour ou amitié –, choix politiques et moraux en temps de guerre. La grande question est et demeure : « Qu’auriez-vous fait à sa place ? »

La montée en puissance

Le film de Xavier Giannoli (Illusions perdues) joue sur une ambiance particulière : le spectateur, conscient des faits historiques à venir, observe avec une certaine amertume la montée d’un mouvement politique inquiétant que les personnages, eux, espèrent encore contenir. Plus la guerre prend position, plus la tension monte. Les personnages entrent dans un tourbillon politique et médiatique qu’ils ne maîtrisent pas. L’amitié entre les deux hommes se trouve peu à peu mise à l’épreuve pendant que la propagande nazie gagne du terrain.

Le film développe ainsi une « guerre discrète », moins visible que les combats, mais tout aussi déterminante : celle de l’image, de la diplomatie et de l’opinion publique. À travers la phrase marquante citée par Otto Abetz – « Il vaut mieux une vache à traire qu’une vache à tuer » –, il souligne la brutalité des logiques économiques et politiques en temps de guerre, où l’exploitation vaut mieux que la destruction.

L’évolution de l’image reflète également un changement de l’atmosphère générale : elle passe d’une chaleur lumineuse avant la guerre à une froideur progressive, jusqu’à retrouver l’obscurité de la scène d’ouverture en 1948. Chaque perte de lumière accentue le sentiment de désolation et de gravité, rendant l’image expressive. Le film s’attarde à montrer que tout n’est pas noir ou blanc, et que la pente entre la volonté de pacifisme et la collaboration est glissante. Il tend à proposer un discours qui n’est ni bien ni mal – simplement des choix de personnes en temps de guerre.

Déni ou lâcheté ?

À l’heure où la guerre est à son paroxysme, Jean, Corinne et leur entourage ont fait le choix d’une vie facile et décadente. Un choix rempli de vénalité pour l’un, d’ignorance pour l’autre. Dans toute cette dépravation, il est également possible que la condamnation liée à la maladie les pousse à profiter de la vie de cette manière, jusqu’à en oublier toute considération morale.

Soutenu par les autorités allemandes, Luchaire acquiert une certaine influence dans le paysage médiatique parisien. Cependant, cette influence reste en grande partie illusoire : il est soumis à une censure rigoureuse qui limite sa liberté d’action. Finalement, il devient dépendant de ce pouvoir fictif et son journal finit par s’effondrer, révélant la fragilité de sa position. Malgré les représailles et les lois de plus en plus strictes à l’encontre des Juifs, la montée de l’antisémitisme ne semble pas perturber les protagonistes. Même si Jean Luchaire rend quelques « petits services » et trafique occasionnellement des laisser-passer pour certains Juifs, ses efforts restent marginaux et loin d’aider le plus grand nombre.

L’œuvre met en lumière une opposition frappante entre deux mondes : d’un côté, l’abondance presque indécente des quartiers riches, animés par le profit et le plaisir ; de l’autre, la proximité réelle de la guerre et de ses conséquences. Ce contraste renforce la critique des élites et leur déconnexion face à la réalité. Derrière la justification de ne pas vraiment savoir ce qu’il se passait, il est évident qu’aucune véritable volonté de comprendre n’était présente. Néanmoins, avec le temps, les visages se durcissent et la fête perd toute légèreté : toute cette superficialité n’est qu’une façade pour masquer la réalité de la situation et de la maladie.

Les rayons et les ombres, une zone grise qui résiste au jugement

Les rayons et les ombres est une œuvre bien chorégraphiée autour des enjeux moraux, des sentiments et du déni en temps de guerre. Connaissant aujourd’hui l’ampleur des atrocités commises à cette époque, le spectateur est pris entre jugement hâtif et forme de compassion face aux actions des personnages. Face à ces dilemmes moraux sans réponse, une forme de rétrospective peut exister grâce au cinéma, capable de nous faire réfléchir sur la condition humaine et ses tragédies. Comme le dit le film lui-même : « Il nous reste le cinéma. »

— Émilie BINET

Auteur·rice

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