En cette période estivale, où il fait bon de prendre l’air – littéralement – pourquoi ne pas s’intéresser à ces petits et grands aéroplanes de cinéma ? Sous-genre cinématographique aussi particulier que planant, le film d’aviation a parcouru l’histoire du septième art jusqu’à déchirer le ciel des salles obscures via ses imposants ballets aériens et humains. Retour sur des films qui se regardent de haut…

« I feel the need… the need for speed ». Maverick (Tom Cruise) aurait-il résumé en une sentence bien assonée l’une des vocations du Cinéma ?  Ce besoin de capter la vitesse, son ivresse, 24 images à la seconde. Top Gun (1986) a sanctifié le genre, lui permettant de voler de ses propres ailes en lui donnant un visage populaire, entre fantasme de l’air, érotisme planant, lunettes Aviator et héros reaganien. Les musées aéronautiques en ont fait leur mascotte : il n’est d’ailleurs pas improbable de croiser Maverick et sa clique d’avions de combat sur l’Intrepid Sea, Air & Space Museum de New York. Plus qu’un symbole, une œuvre semblable à un spot publicitaire sous testostérone pour l’armée de l’air américaine, où les pilotes de chasse ont davantage l’air de chasser le pilote. Mais quand est-il véritablement de ce genre qui ne jure que par l’infini et l’au-delà ?

Tom Cruise alias Maverick (Top Gun,Tony Scott, 1986)

« Mayday, Mayday ». La tôle au contact du vent, les boulons qui frémissent, l’adrénaline de se savoir dépendant d’un moteur et d’une hélice, l’aviation réserve son lot de frissons et d’émotions, d’autant plus lorsqu’une caméra se décide à en capter chaque instant. Il faut dire que l’aviation a toujours été au cœur du processus cinématographique, synonyme à la fois de tension dramatique et d’excitation ; résultat des descentes en piquées, « trompettes de Jéricho » obligent, et de ces épandeurs meurtriers, à la poursuite de Cary Grant dans un champ où l’on récolte suspens et agitation (La Mort aux Trousses). Puisque dans l’espace étroit du cockpit, le seul mot d’ordre est l’immersion (l’expérience First Man en témoigne) : un lieu de cinéma par excellence, où déambulent serpents, kamikazes et héros solitaires, dans des situations aussi tendues qu’éreintantes, à l’instar des Naufragés du 747 (1977) de Jerry Jameson, où un casting cinq étoiles expérimente l’aviation sous-marine. Car oui, comment oublier O-Zone chantonnant « nu ma, nu ma iei » sur les ailes d’un avion ?

Comment oublier Tom Hanks, seul acteur à avoir survécu à un crash d’avion (Seul au Monde), à avoir vécu dans un terminal d’aéroport (Le Terminal) et à avoir réussi à poser un Airbus A320 sur l’Hudson (Sully) ? Comment oublier Tom Cruise agrippé à un avion militaire dans l’ouverture de Mission Impossible : Rogue Nation ? Comment oublier Bruce Willis alias John McClane et sa débâcle aérienne, éjecté d’un cockpit dans 58 minutes pour Vivre ? Simplement parce que ces scènes ne s’oublient pas : elles vous scotchent au fauteuil comme elle se scotchent à votre rétine. Mais point question ici (ou peu) d’aviation civile avec couverture chauffante, première classe et mimes reconvertis en hôtesses. Accrochez vos ceintures, le décollage est imminent.

Les Ailes, William A. Wellman, 1927

Tout un pan du cinéma – majoritairement américain – semble ainsi consacré à ces automobiles des airs et autres coucous sans gloire. Peut-être parce que le cinéma a cette capacité de nous emmener loin, très loin, dans les nuages comme au septième ciel, de nous en mettre plein la vue, entre vitesse, risque et dépassement de soi. Aviation et Cinéma se sont ainsi construits sur des histoires parallèles, là où la conquête du ciel et de l’espace s’est ouverte à la fiction et à l’imaginaire populaire : divertissement, objet de recrutement, élévation morale, exacerbation patriotique et protestation anti-guerre ; les maîtres mots d’un rapport intime où les carlingues se décomposent sous l’œil de la caméra.

Spectateur ou passager, même combat : la salle est notre carlingue, le réalisateur notre pilote.

Il est d’ailleurs plaisant de constater que le premier « Oscar du meilleur film » fut décerné au film de William A. Wellman, Les Ailes (1927), épopée aérienne sur fond de Première Guerre Mondiale : considéré comme le premier film hollywoodien traitant de l’aviation militaire, Les Ailes revêt les atours d’un « blockbuster naissant » où le grand spectacle relaie l’absurdité d’un conflit aussi destructeur qu’(in)humain, aussi cruel qu’héroïque. Entre son réalisme à toute épreuve et l’ambition d’un projet humaniste où se déploient des milliers de figurants et un nombre inouï de caméras, l’œuvre de Wellman impose sa virtuosité technique et son esthétique du spectaculaire : bombardements, avions en flamme, traque de chasseurs, zeppelins attaqués, imagerie d’une guerre aérienne – ayant sans aucun doute influencée une autre guerre des étoiles – où l’on mitraille le ciel et s’écrase contre terre. Les avions deviennent eux-mêmes les protagonistes du film. Derrière l’onirisme associé à l’imaginaire des nuages, Wellman, ancien pilote décoré, construit une mythologie, celle de l’aviateur au sein d’un corps militaire, conférant un statut presque herculéen à ces « hommes volants » : des chevaliers du ciel animé par un code d’honneur aussi romanesque que les épopées romantiques auxquelles ils prennent part.

Howard Hawks et Howard Hughes (milliardaire excentrique que décomposera dans son Aviator) s’en inspireront pour bâtir leurs œuvres aériennes, de Hell’s Angels (1930) à Air Circus (1928), jusqu’à l’excellent La Patrouille de l’Aube (1938) de Edmund Goulding, où les escadrilles de gentlemen, menées par Errol Flynn et David Niven, conduisent une guerre dans les airs, et partagent des verres sur terre. Quatre ailes en toile, deux mitrailleuses bon marché, une carcasse métallique, un moteur en guise d’âme, il n’en fallait pas plus à ces aviateurs pour s’élancer vers une mort inévitable. Portraits de ces fous extraordinaires, ces premières œuvres semblent déjà mettre le doigt sur un certain amour du risque, où disparaître dans les nuages s’apparente à inscrire le courage de ces pilotes dans de nouveaux mythes.

Comment ne pas mentionner d’ailleurs le sublime Seuls les anges ont des ailes (1939) d’Howard Hawks ? Œuvre pour le moins dépaysante sur des pilotes téméraires, intrépides et casses cous, risquant leur vie sur des biplans et autres coucous précaires pour assurer le bon fonctionnement du service aéropostal local. On pourrait le résumer ainsi : peu importe le risque quand on a l’ivresse de voler, car là où la mort plane, l’amour se fraye aussi un passage, quelque part dans les nuages, entre un Cary Grant et sa Jean Arthur. Un film représentatif de l’esprit américain, typiquement hawksien, avec toutes ses composantes et contradictions, entre esprit pionnier et aventure lointaine, entre camaraderie et goût pour le risque.

Thématique que La Kermesse des Aigles (1975) de George Roy Hill reprendra, non sans un certain panache : l’amour du risque, le brio des hautes voltiges, jusqu’à la confrontation chevaleresque avec le « Baron Rouge ». Et quel plaisir de contempler Robert Redford en Waldo Pepper, tête brûlée, faisant de la discipline aérienne un spectacle destiné à amuser les foules, toujours avides de sensationnel. Rêver des airs, toujours plus haut, toujours plus loin. Car ces aventures aériennes se veulent sublimer la conquête du ciel, un ciel qui semblerait ne plus être une limite ; pour un cinéma qui repousse lui aussi les siennes.

Il n’est ainsi pas étonnant de voir l’industrie cinématographique s’approprier l’exploit aérien de Charles Lindbergh pour le porter à l’écran, lui qui en 1927 parvient à effectuer un vol transatlantique sans escale, de New York à Paris, à bord de son monoplan, le célèbre « Spirit of Saint Louis » (exposé au National Air and Space Museum de Washington). L’Odyssée de Charles Lindbergh (1957) de Billy Wilder en est la parfaite adaptation, réussissant à rythmer une longue traversée, entre flashbacks et temps réel, entre doutes et adrénaline, entre souvenirs et dépassement de soi. Transformer l’aventure du ciel en Odyssée, une volonté également prônée par le prodigieux L’étoffe des Héros (1983) de Philip Kaufman, traversé par cette ambition Fordienne où le spectaculaire passe par l’épopée humaine (du passage du mur du son au premier vol spatial) et où l’individuel se fond dans le collectif : imposant et majestueux, The Right Stuff passionne pour sa force de conviction et son ampleur digne des hommes dont il brosse le portrait en forme de cockpit.

A gauche : Affiche du film Un Yankee dans la RAF ; en haut à droite : Pearl Harbor, Michael Bay, 2001 ; en bas à droite : Memphis Belle, Michael Caton-Jones, 1990.

Célébration de l’aviation américaine et de l’héroïsme à bord d’un bombardier, Memphis Belle (1990) de Michael Caton-Jones tend lui aussi à mettre en évidence le déterminisme des pilotes américains, et leur sens aigu de la camaraderie au tournant de l’Histoire. Puisque c’est véritablement sous l’influence des guerres mondiales que le film d’aviation a, pour ainsi dire, pris son envol pour y trouver ses lettres de noblesse. Une époque où Berlin n’avait pas le cœur à chanter Take My Breath Away devant son Führer. Blague à part, puisque en temps de guerre, l’aviation se met au service du cinéma, outil de grand spectacle et d’idéalisation du héros américain. Une production essentiellement concentrée sur la résistance à l’envahisseur nazi, destinée à encourager le public à acheter des « War Bonds » pour financer la guerre.

Le patriotisme s’exacerbe dès lors par la puissance des airs, et le film d’aviation s’impose alors comme un excellent outil de recrutement ; à l’image d’Un Yankee dans la RAF (1941) d’Henry King dépeignant la volonté des pilotes américains à rejoindre la Royal Air Force pour combattre en Europe avant même l’entrée en guerre officielle des Etats-Unis, ou de Pilotes de chasse (1942) de William A. Wellman, mêlant instruction aérienne et sens de la camaraderie, pour un message d’union face à l’oppression nazie. Nul doute que le Pearl Harbor (2001) de Michael Bay s’inscrit dans cette tradition patriotique, où l’on exacerbe les valeurs du drapeau étoilé avec la subtilité d’un Hot Shots, tout en proposant un enrobage d’explosions, d’amourettes et d’Histoire revisitée. Lieu d’amour et de turbulences, sans aucun doute : entre Spitfire et Mitsubishi « Zero », le fuselage éclate, et l’impérialisme américain rayonne. Même démarche entreprise par Clint Eastwood dans Firefox : l’arme absolue (1982), nanar reaganien et manichéen où un vétéran américain, débauché par la CIA, tente de dérober un avion novateur et redoutable à ces chers communistes.

En haut : Point Limite, Sidney Lumet, 1964. En Bas : Le Vol du Phénix, Robert Aldrich, 1965

Dans le climat tendu de la guerre froide, le film d’aviation s’est assombri et a donné naissance à des œuvres aussi noires qu’un lendemain d’holocauste nucléaire. Point Limite (1964), chef d’œuvre de Sidney Lumet, marque ce tournant : l’héroïsme n’est plus, ne reste qu’une catastrophe que l’on ne peut éviter ; celle d’une erreur technique (montrant les limites humaines face aux déficiences technologiques) ayant conduit à donner l’ordre à un escadron américain de bombarder Moscou. Une œuvre inoubliable, nerveuse et implacable, issue de la paranoïa d’une certaine Amérique dans le climat tourmenté d’une guerre froide. Le Vol du Phénix (1965) de Robert Aldrich ne semble quant à lui pas aussi pessimiste. À la suite d’un crash en plein milieu du Sahara, le dilemme est simple : survivre en s’entraidant pour reconstruire un avion avec les débris de l’appareil ou s’entre-tuer en tentant d’imposer sa domination. Mettant en exergue la notion de groupe, le film d’Aldrich voit l’union comme une nécessité face au péril.

A gauche : Le Vent se lève, Hayao Miyazaki, 2013 ; A droite : L’Empire du Soleil, Steven Spielberg, 1987

Outre ce cadre attractif pour les psychodrames et fictions sous tension, le film d’aviation donne aussi parfois à voir des œuvres mémorielles et passionnelles. Impossible en effet de faire l’impasse sur Miyazaki et sa fascination pour ces rêves d’envol : de l’avion rouge de Porco Rosso aux bombardiers du Château Ambulant, les aéroplanes parsèment son cinéma jusqu’au sujet même de son dernier film, Le vent se lève (2013), où Miyazaki se raconte entre ode à l’imaginaire et penchant poétique pour l’aviation. Une vision semblable à l’émerveillement d’un jeune Christian Bale face à la vision libératrice d’un P-51 dans L’Empire du Soleil (1987) de Steven Spielberg : la « Cadillac du Ciel », écho d’un émerveillement enfantin et symbole libérateur plus qu’une machine de guerre. Planer sur les monts, pourchasser le vent hurlant, traverser les mers, devenir Icare sans se brûler les ailes.

En haut : Dunkerque, Christopher Nolan, 2017. En bas : Les Plus Belles Années de notre Vie, William Wyler, 1946.

Les productions contemporaines poursuivent la tradition. La France s’est testée au genre (Les Chevaliers du Ciel, 2005) sans arriver à lui donner de nouvelles couleurs. Dunkerque (2017) de Christopher Nolan nous a permis de vibrer, au sens le plus brut du terme, accroché à la carcasse métallique, instable et humaine, entre tirs de Messerschmitt et de Spitfire. Tout un segment aérien revisitant la notion même d’immersion. C’est donc cela l’aérodynamique ? Les carlingues habitées ont pourtant laissé place aux drones télécommandés. Ces vieux coucous se gorgent alors de mélancolie et s’abandonnent à l’Histoire. Y-aurait-il un pilote dans l’avion ? Les Saint-Exupéry meurent, les films restent et les avions s’exposent. Reposent-ils en paix dans un de ces cimetières aéronautiques ? Les Plus Belles années de notre Vie (1946) de William Wyler en donne une majestueuse image. Des reliques qui appartiennent au passé et qui reposent désormais dans certains musées ou associations passionnées. Exposées aux yeux de tous, un regard suffit pour faire revivre leur mémoire dans une réalité qui semble tout droit sortie d’une salle de cinéma. Ce n’est désormais plus une excuse pour dire : « Maman, j’ai raté l’avion ».

Spectateur ou passager, même combat : la salle est notre carlingue, le réalisateur notre pilote. Peut-être parce que le Cinéma est au fond semblable à l’expérience d’un premier vol : une fois que vous y avez goûté, « vous marcherez à jamais les yeux tournés vers le ciel, car c’est là que vous êtes allés, et c’est là que toujours vous désirerez ardemment retourner » (Léonard de Vinci, homme aux airs de grandeur). Un cinéma à la conquête du ciel, qui nous emporte vers des horizons impossibles et semble nous murmurer : « Époustoufle-moi ! ». De quoi donner l’envie de se perdre un peu plus dans les nuages, en formation serrée.

Et s’il fallait faire un décompte :

10. Le Vent se lève (風立ちぬ, Kaze tachinu), Hayao Miyazaki, 2013
9. L’Odyssée de Charles Lindbergh (The Spirit of St. Louis), Billy Wilder, 1957
8. Le Vol du Phénix (The Flight of the Phoenix), Robert Aldrich, 1965
7. La Kermesse des Aigles (The Great Waldo Pepper), George Roy Hill, 1975
6. Seuls les anges ont des Ailes (Only Angels Have Wings), Howard Hawks, 1939
5. La Patrouille de l’aube (The Dawn Patrol), Edmund Goulding, 1938
4. Dunkerque (Dunkirk), Christopher Nolan, 2017
3. Les Ailes (Wings), William A. Wellman, 1927
2. Point Limite (Fail Safe), Sidney Lumet, 1964
1. L’Etoffe des Héros (The Right Stuff), Philip Kaufman, 1983

Fabian

Article réalisé en partenariat avec The Media Image.

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