Portrait d’une jeune « femme » qui lutte pour retrouver sa part de féminité (enfin plutôt sa liberté), ALIAS MARIA, nouveau film du réalisateur colombien José Luis Rugeles (Garcia), est l’archétype du film de festival (sélectionné à Un Certain Regard en 2015). A savoir le « coup de force » faussement cinématographique. Autrement dit, l’alliage entre l’esthétique la plus “réalistement” laide et le sujet qui en impose le plus.

Le principal problème, et c’est pourtant l’un des enjeux du film, c’est la représentation de la femme, la fameuse Maria du titre, prise entre ses devoirs « militaires » auprès des Farcs et ses instincts « maternelles » – Maria est elle-même enceinte et doit s’occuper de l’enfant du commandant. Il aurait peut-être fallu une réalisatrice pour traiter un tel sujet. Si Rugeles dessine néanmoins un joli portrait de femme, Maria n’est finalement qu’une énième apparition, une icône presque. C’est donc sa vision d’homme, ainsi que son savoir de la gente féminine, qui s’avèrent être banals et sommaires. A l’image de cette scène d’une facilité consternante où Maria (re)découvre sa féminité devant le miroir.

Dans ALIAS MARIA, il y a également un déséquilibre dans les revendications politiques et sociales et la forme esthétisante prise par le réel. Ainsi, la critique du mouvement guérilla passe uniquement par la violence morale et physique qu’elle exerce sur les villageois (le repas avec le docteur et sa femme) mais jamais par le discours, ou via une remise en questions de ces principes révolutionnaires. Et si l’absurdité de la guerre s’inscrit directement dans cette mission farfelue souhaitée par la vanité du seul commandant, elle ne cesse de revenir tout au long du film par des sursauts de violence gratuite, unique moyen pour le cinéaste de nous faire ressentir l’horreur qui se trame au cœur de cette jungle. Tandis que l’esthétique réaliste, quasi documentaire du “film de guerre” semble naître d’un désir purement esthétisant de la part de Rugeles qui cherche surtout à saisir le quotidien harassant de ces enfants-soldats par une surenchère symbolique et une sophistication proprement artificielle de l’image. Geste ô ambitieux qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler La Ligne rouge (1998), mais néanmoins sans parvenir à atteindre la dimension mystique et métaphysique du film de Malick.

Photo du film ALIAS MARIA

© Urban Distribution

Pour filmer l’absurdité d’une lutte, la perte de l’innocence, ou bien la sauvagerie humaine, Rugeles a donc recourt à une esthétique pompeuse où, entrecoupée de piqûres de rappel violentes (pour réveiller le spectateur), il suggère la perte des valeurs humaines par une incapacité à communiquer et à interagir entre les personnages principaux. Prenant comme unique point de vue celui de son héroïne, Maria, le film resserre sa vision autour de cette jeune fille silencieuse et minérale. C’est dire si l’atmosphère est oppressante, voire suffocante, tant le film reste cloîtré dans cette jungle grisâtre, presque désaturée, où la musique vient souligner les actions de manière grossière et pathétique. Seulement, au-delà de cette atmosphère, de ce quasi huis clos, il n’y a pas grand-chose à voir et à raconter.

Les relations entre les personnages sont proches du néant : la jeune Maria n’est qu’un objet sexuel aux yeux de Mauricio (ou de l’armée nationale) et la relation entre l’enfant Yuldor et le soldat Byron, pourtant promesse d’initiation, n’aboutit finalement à rien. Les figures autoritaires sont d’ailleurs toutes montrées comme des « monstres » sanguinaires. Proche de la caricature, Rugeles ne leur confère aucune ambivalence comportementale ou psychique. D’une lourdeur artificielle, sa mise en scène fait visiblement tout pour annihiler la moindre forme d’émotion alors qu’il cite, comme principales sources d’influences, des esthètes du calibre d’Andrei Tarkovski, de R.W. Fassbinder et de Elem Klimov. Des cinéastes qui savaient manier l’allégorie et la symbolique des images sans perdre de vue le parcours mental et souvent énigmatique de leurs personnages. C’est ce qui fait défaut à Rugeles, les personnages ne font que traverser l’écran pendant la plus grande partie du film, tels des fantômes, des âmes mortes, ou pire, des martyrs. Et lorsque l’on pense que le réalisateur prend la tangente et se libère de cette catharsis éprouvante, laissant ainsi entrevoir un souffle romanesque, l’espoir s’avère être de courte durée : la fuite de Maria et de la mère de l’enfant ne servira qu’à amener le “choc” suivant.

“ALIAS MARIA est, bien que nécessaire, une œuvre si peu subtile qu’elle ne parvient pas à nous émouvoir.”

Si l’expérience du tournage semble plus impressionnante que le film en lui-même, c’est bien qu’il y a un problème quelque part : Rugeles rate à peu près tous les enjeux dramatiques en se focalisant uniquement sur ce point de vue de la femme et de son désir d’émancipation. Ces femmes, visiblement seules êtres vivants pourvues de sensibilité dans l’univers du cinéaste, semblent condamnées à la souffrance, à la perte, à cette tragédie que constitue finalement sa vision de la vie. Cet « pseudo » Vierge Marie, comme le suggère le titre, ne peut s’échapper de la forêt, de cette prison sauvage, primitive et patriarcale (elle sera toujours rattrapée par un Mauricio où qu’elle fuit). De par ses envies poétiques et réflexives, ALIAS MARIA aimerait atteindre une certaine totalité à la fois politique (l’engagement des enfants dans la guérilla, la fascination des armes, leur insouciance), anthropologique (le rapport de la femme et de l’enfant à la nature, à l’homme adulte) ou bien encore dans son traitement de la fable (sa perception du réel, d’une spiritualité et d’une morale). Mais n’étant qu’un simple brûlot intempestif contre cette guerre atroce qui ravage le pays depuis plus de cinquante ans, ALIAS MARIA est, bien que nécessaire (car c’est une guerre rarement portée à l’écran), une œuvre si peu subtile qu’elle ne parvient pas à nous émouvoir complètement.

Antoine Gaudé

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INFORMATIONS

Affiche du film ALIAS MARIA

Titre original : Alias María
Réalisation : José Luis Rugeles
Scénario : Diego Vivanco
Acteurs principaux : Karen Torres, Carlos Clavijo, Erik Ruiz, Anderson Gomez…
Pays d’origine : Colombie
Sortie : 9 mars 2016
Durée : 1heure 32minutes
Distributeur : Sophie Dulac Distribution
Synopsis : La jungle colombienne de nos jours. Maria 13 ans, enfant-soldat, a grandi dans la jungle avec la guérilla. Lorsque Maria se rend compte qu’elle est enceinte, elle comprend vite que pour garder son enfant, elle doit cacher sa grossesse. Un jour, le commandant du camp confie à Maria son nouveau-né, et lui demande de le convoyer vers une ville voisine.

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