L’histoire du cinéma a déjà montré qu’il était possible de réaliser des films innovants et originaux avec de faibles budgets, voire risibles. Le Projet Blair Witch (1999) avec son budget estimé entre 25 000 et 75 000 dollars joua la carte de l’amateurisme et la forme du foundfootage avant que ce recours à l’utilisation « d’images trouvées » ne soit popularisé au milieu des années 2000. Paranormal Activity reprendra d’ailleurs la même recette en 2007 : 15 000 dollars de budget, suffisant pour filmer un couple la nuit et faire entendre d’étranges bruits dans la maison. Plus généralement les « petits budgets » tournent autour d’1 ou 2 millions. Mais ces exemples, issus du genre du film d’horreur, restent très particuliers, pouvant être considéré comme avant-gardiste. Qu’en est-il, aujourd’hui, de films plus « classiques » ? A l’ère du numérique, où n’importe qui peut accéder à un appareil pour filmer, peut maîtriser un logiciel de montage et retoucher une image, comment et peut-on sortir du lot ?

Ces derniers temps, au milieu de nombreux films low cost distribués en VOD, deux œuvres ont attiré notre attention pour des raisons bien différentes : Dealer de et de . Deux films de genres différents, l’un relevant en partie du thriller, l’autre du film d’anticipation comique, avec un mode de production similaire – budget microscopique, comédiens non rémunérés, tournage sur quelques jours – et une diffusion sur les plateformes de VOD. Dealer aura tout de même nécessité 165 000 euros, amenés par les fonds propres de Dan Bronchinson (l’acteur principal et producteur, dont le passé de dealer inspire le film) et ses proches. De son côté, Verdiani n’aura, au final, eu besoin que de 22 000 euros, réunis par crowdfunding (la plupart des connaissances) et un don important d’un mécène. Réception aurait nécessité entre 450 000 et 500 000 euros si toute l’équipe, composée de 20 comédiens et 25 techniciens, avait été rémunérée au minimum syndical. A la place, tous ont accepté de toucher un pourcentage si le film faisait recette. Mais là où ces deux œuvres sont intéressantes à comparer, c’est dans leur écriture. Le premier élément à la création d’un film.

photo film dealer

Dealer de Jean-Luc Herbulot

Dealer suit la vie d’une petite frappe chargée d’un deal de drogue, dont il espère que cela sera son dernier coup. Ses rêves s’envolent lorsque disparaît sa came. Course contre la montre, il a 24 heures pour retrouver la drogue avant que ses employeurs ne lui demandent réparation de manière musclée. Rien de bien original dans ce synopsis, mais soit. Le problème de Dealer, ce n’est pas tant la réalisation de faible qualité (c’est un euphémisme), dont le spectre de Pusher de apparaît bien trop présent pour que l’on parle d’originalité, mais surtout l’écriture. Car on voit vite que le réalisateur a tenté de mettre l’accent sur les dialogues. Voulant se la jouer à l’anglaise façon Snatch de Guy Ritchie (pour ne citer que lui) où les répliques fusent pour accompagner un montage qui se veut « punchy ». Seulement, c’est triste à dire, mais le passage au français fait mal. Tout y est vulgaire et de mauvais goût. Un langage propre à ce milieu ? On voudrait bien y croire pour quelques insultes, mais sur son ensemble, le film apparaît très écrit et se compose de dialogues qui mettent surtout mal à l’aise. « J’aime avoir les doigts qui sentent la chatte le matin et les renifler ». C’est classe ! Dealer veut s’amuser de son vocabulaire mais ne donne pas l’impression de comprendre comment adapter le langage. Bien vite, le film irrite les oreilles et fatigue. Certains se réjouissaient de ce cinéma de genre qui ose. On reste bien plus sceptique puisque, justement, on ressort avec le sentiment qu’il cherche à reproduire la personnalité d’un autre sans l’avoir comprise et sans réfléchir à ce qu’il dit – on le répète, autant dans ses enjeux que dans sa structure, Dealer ressemble à Pusher.

A l’inverse donc, Réception fait preuve d’une vraie maîtrise d’écriture. Il ne faut pas de financement particulier pour cela, mais un minimum de talent. C’est ce dont dispose Gilles Verdiani (réalisateur et auteur). L’expérience sans doute – à 50 ans, il est également écrivain et notamment co-scénariste de L’Amour dure trois ans. Et heureusement, car là encore, les dialogues sont une part importante du film, si ce n’est capitale. Dans un huis clos, on assiste à une soirée entre amis. Verdiani choisit alors d’inscrire son histoire dans un futur proche déjanté et imaginé. Suite à la réduction de moitié de la population (les guerre, les maladies, tout ça, tout ça…) le chômage n’existe plus. Cependant, il est toujours aussi difficile de « coucher ». Partant de là, Verdiani s’amuse pour évoquer une série d’histoires de couples en tout genre. Totalement décomplexé, il joue sur l’irréalisme assumé et l’ironie constante. Ainsi, avant même de s’attarder sur sa réalisation (pas exempte de défauts ou de maladresses, mais dont l’approche théâtrale révèle une vraie personnalité) Réception plaît pour ses dialogues subtils et intelligents. Parvenant même (à la longue) à faire oublier le son non direct – l’intégralité du film est redoublé en post-synchro à la manière du cinéma italien, nécessité financière autant que volonté de Verdiani. Une qualité qui se ressent même auprès des acteurs, dont le jeu paraît alors facilité par un texte juste.

photo film réception (save the date)

Réception (save the date) de Gilles Verdiani

Dès lors, tandis que Dealer s’avère difficilement regardable plus de 30 minutes, Réception paraît bien plus prometteur. Parfois gênant et étrange, il y a malgré tout un certain charme qui s’en dégage. On en ressort même avec l’envie de le redécouvrir accompagné d’une production plus importante. Permettant de rendre le tout moins « cheap ». Car en l’état, on ne peut l’imaginer être distribué en salle… Et encore, pourquoi pas ? Pauline s’arrache (2015) d’Emilie Brisavoine, à l’image repoussante de prime abord (caméra DV, téléphone portable…) mais en adéquation avec son sujet et son approche – la réalisatrice a filmé durant plusieurs années les membres de sa famille –, est bien parvenu à trouver un distributeur (Jour2Fête) et fut suivi d’une bonne critique presse (présence dans la programmation de l’ACID à Cannes en 2015 aidant). Évidemment, difficile de faire venir le public en salle pour ce genre d’œuvres, et donc de convaincre un investisseur en amont. Pourtant, celles-ci tendent à se multiplier grâce aux nouvelles technologies. Financement par crowdfunding désormais monnaie courante et qui permet, déjà, d’offrir une visibilité à un projet (la communication se fait donc en amont), accès à différents types de matériel de tournage (caméra, appareil photo, téléphone…) et de postproduction, et développement important des plates-formes de diffusion en ligne (derrière les grosses machines on trouve désormais des sites « indépendants » diffuseurs, logiquement, de films en tout genre, souvent autoproduits). Soit toutes les étapes nécessaires à la naissance d’un film : production, réalisation, marketing et diffusion.

La VOD semble ainsi être le lieu le plus adapté à un nouveau cinéma en devenir (le cinéma « classique » en a d’ailleurs de plus en plus recours pour exister avec le E-cinéma). Un cinéma encore en construction, qui ose et tente avec les moyens du bord, quitte à se prendre les pieds dans le tapis et à dire adieu à un possible retour sur investissement. Un cinéma dont se dégage, parfois, une certaine richesse et une matière à réflexion. Tout comme le cinéma direct en son temps ou les débuts de la Nouvelle Vague. A la différence éventuelle que ses réalisateurs étaient moins nombreux. Mais le « talent » est toujours là. Il se retrouve simplement perdu au milieu d’une flopée de banalités. La difficulté n’est finalement plus de réaliser de bonnes œuvres, mais paradoxalement de les rendre suffisamment visibles.

Pierre Siclier

D’ACCORD ? PAS D’ACCORD ?