Le cinéma des années 1930 ne s’est pas encore éteint, il est bel est bien vivant, vivace et flamboyant dans le cinéma de Paul Vecchiali dont l’œuvre bien trop méconnue (encore) est colossale. Il a déjà réalisé une cinquantaine de films dont les premiers dans les années 1960 en plein raz-de-marée Nouvelle vague, mouvement qui se voit accouché de cinéma dit « d’auteur ». Paul Vecchiali côtoie de très près cette mouvance qui veut prendre le contre pied du cinéma « d’avant » et ambitionne de filmer le réel plutôt que sa « représentation », rompant avec la tradition des beaux décors et favorisant la libre improvisation. Pourtant Paul Vecchiali ne s’en réclame pas. Il en dénonce même l’ambition trop cérébral. Il préfère la dimension intime et la sentimentalité des personnages. « Un personnage méchant est un personnage inachevé » déclare-t-il. Paul Vecchiali tourne le dos au manichéisme psychologique dont le cinéma moderne use comme d’un efficace allongeur de temps permettant au scénario d’être toujours plus fourni et aux personnages plus monochromes. Il érige des portraits d’âmes complexes, profondes et perpétuellement introspectives dont l’épure de la mise en scène apparente n’est que le soucis du traitement de l’essence jamais réduite à sa fonction. Solide et constant, il prend le temps de faire exister face à la caméra ceux qu’il filme, quitte à ce que son cinéma soit targué de « théâtral » , il ne s’en émeut pas. Son cinéma est un cinéma du verbe et du mouvement des corps dans un espace scénique signifiant.

Connu des cinéphiles, il a été révélé au grand public en 2015 par le beau succès critique de Nuits blanches sur la jetée qui sublimait le couple d’acteur Astrid Adverbe et Pascal Cervo. C’EST L’AMOUR est une occasion formidable de découvrir, mais surtout, de rencontrer un film, une vision du cinéma et un des plus grands cinéastes de son temps :
Odile et Jean vivent ensemble mais le quotidien les a abîmés. Entre soucis financiers, travail acharné de Jean et sacrifices d’Odile, leur intimité s’est fragilisée. Odile est persuadée que Jean la trompe. Elle décide d’en faire autant. Pour son hygiène dit-elle. Mais un jour elle tombe sur l’interview d’un jeune acteur Césarisé à la télévision…

Photo du film C'EST L'AMOUR

© Shellac Distribution

Paul Vecchiali choisit un titre dont la sobriété fidèle à son propos nous indique qu’il ne cherche ni les effets de style, ni les dispersions scénaristiques. Son propos est simple, il parle d’amour, des amours. Il en dépeint les différents visages et les nuances d’intensité. L’amour chez Paul Vecchiali est protéiforme, il met en scène autant de couples qu’il y a de façons d’aimer. Odile et Jean, Odile et Daniel, Daniel et Albert etc… C’est à la notion de coïncidence amoureuse que s’intéresse le cinéaste. Coïncidence « heureuse » lorsque deux être parviennent à s’aimer simultanément et de la même manière. Mais Paul Vecchiali la confronte aux amours « en décalages », ceux qui ne parviennent à s’harmoniser ou simplement à se faire. Ainsi, le film nous engouffre dans la tragédie perpétuelle de la recherche de l’autre et du désir de l’emmener sur le terrain de ses propres aspirations, ou d’en pénétrer les siennes.

Jean aime sa femme et lui prouve chaque jour en travaillant jusqu’en être épuisé. Il ne parvient pourtant plus à l’honorer « avec les précautions nécessaires ». Ce sont les mots d’Odile un soir où son mari rentre tard, comme souvent. Les reproches et frustrations de sa femme sont insupportables à entendre, menant Jean aux larmes. Odile se sent délaissée, oubliée par le labeur auquel Jean préfère s’ordonner plutôt que de s’occuper d’elle. Elle qui a tout laissé pour son homme (travail, amies et elle l’avoue à demi mot, épanouissement sexuel).

Ces deux êtres s’aiment mais ne peuvent plus « s’entendre » et c’est au sens propre du terme que Paul Vecchiali met en scène cette interférence amoureuse. Il présente ses personnages dans un champ-contrechamp absolu. La scène est vécue deux fois de chacun des point de vue en deux plans séquences dont le seul contre champ sera la voix de l’autre en off. Le discours est identique d’une scène à l’autre pourtant le ton de la voix de celui qu’on ne voit pas diffère. Paul Vecchiali utilise la bande son comme vecteur de subjectivité. Il y a le « dit » et l’« entendu ». Ainsi lorsque nous voyons Jean, dont la voix hors champs d’Odile l’affuble de reproches, son ton est doux, résigné, blessé, las et presque soumis. Puis la scène redémarre. Nous faisons face à Odile mais nous entendons cette fois-ci Jean agacé, nerveux et agressif. Le cinéaste sépare formellement ceux qui partagent pourtant l’espace. Tout le propos de C’EST L’AMOUR est donc contenu dans cette ouverture : il n’y a pas de coupable ou de mauvais dans le hasard du lien amoureux. L’amour est un état de fusion périssable.

Photo du film C'EST L'AMOUR

© Shellac Distribution

Le film de Paul Vecchiali est éminemment moderne. II n’use d’aucune précaution, ni artifice pour aborder des thèmes clivants que le cinéma français contemporain ne sait traiter sans les ériger en plaidoyer ou en caricature. Le traitement totalement assimilé et parfaitement naturel du lien homosexuel (voir bisexuel) et de la pensée féministe (notamment les revendications d’épanouissement et de liberté sexuelle des femmes) lui octroie une dimension ultra contemporaine et presque avant-gardiste.

Daniel vit avec Albert, pourtant il découvre le plaisir charnel et l’amour fou avec Odile. Albert a entretenu des amours libres avec un soldat lorsqu’il était au front. Odile ne sait pas qui est son père, sa propre mère chanteuse de music-hall l’ignore… Paul Vecchiali filme des scènes et des propos sans en présenter l’amoralité éventuelle qu’elle soit religieuse, sociale ou simplement contextuelle. Il se place au dessus de toute considération morale et préfère évoquer le dénominateur commun à ces amours libérés : la puissance passionnelle d’une rencontre fortuite. Il ouvre à ses personnages la possibilité d’aimer un homme, une femme, deux personnes et d’en changer envers et contre tout au grè des fluctuations du cœur. « Te quitter me déchire mais ne pas le rejoindre m’est insupportable » dit Odile à Jean. L’amour de Paul Vecchiali est multiple, il n’a ni sexe, ni bonne mœurs. Il est libre, infidèle et foncièrement sexuel.
Sa conception très instinctive du lien amoureux ouvre également au film la voie du prix de cette liberté. Si certains personnages de C’EST L’AMOUR rompent et quittent, Albert se fait la voix impérieuse du caractère insoumis de la douleur qui refuse de se répandre « Si tu me quittes, je te tue, je me tue, je nous tue ». Quel est le dessein de l’amour qui rend fou ?

« Vecchiali s’oppose au cinéma moderne, la caméra n’est pas la vedette. Elle n’existe, effacée, que pour donner vie à des entités pleinement expressives. »

C’EST L’AMOUR jouit de dialogues très écrits et fournis à la manière du réalisme romantique des années 1930 chères à Paul Vecchiali. C’est un film qui repose sur ses comédiens. Pascal Cervo, Astrid Adverbe ainsi que leurs partenaires livrent une performance particulièrement sensible et humaine bien que leur jeu ne soit pas de la même nature que les performances que nous connaissons aujourd’hui. Parfois maladroits, parfois faux, leurs intentions sont fragiles mais donnent accès à une émotion contenue et vulnérable. La musicalité tient elle aussi une grande place dans le cinéma de Paul Vecchiali et se fait figure narrative. Comme un sous-titre aux sentiments des personnages, des chansons viennent nous informer sur les « états » dans lesquels ils se trouvent, véritable relais du texte lorsqu’ils ne parlent pas. Ainsi le duo Catherine et Vincent chantent « That’s Love » lors du concert où aura lieux le coup de foudre d’Odile et Daniel.

La mise en scène de C’EST L’AMOUR auréole le film d’un lyrisme poétique qui rappelle à de nombreux égards la discipline du théâtre. Les mouvements de caméra sont simples, légers et discrets. Paul Vecchiali favorise les mouvements des corps dans un espace fixe, leur rendant un pouvoir signifiant absolu. Le cinéaste réhabilite la notion de mise en scène qui attrait principalement à la direction d’acteur dans une alternance de monologues. Paul Vecchiali s’oppose au cinéma moderne, la caméra n’est pas la vedette, elle n’existe pas, s’efface pour donner vie à des entités pleinement expressives.

Photo du film C'EST L'AMOUR

© Shellac Distribution

Paul Vecchiali distille un cinéma tout en symbole et en sensibilité mais la précisions et la maîtrise de son esthétique ne parviennent pas totalement à nous en faire oublier la désuétude certaine. Le film possède un charme indéniable dont l’épure nous invite à ne s’attacher qu’a la quintessence du propos. Pourtant les images peuvent en 2016 sembler quelque peu obsolètes. Paul Vecchiali ne s’incommode pas de la notion du temps, il pratique l’ellipse sous entendue, traitant tout d’un seul et même souffle. On est parfois surpris par la rapidité du déroulement des situations. Les décors et costumes très ancrés dans les codes des années 1980 et leurs couleurs tranchées, génèrent à de nombreuses reprises des sensations d’anachronisme lorsqu’à l’écran font irruption les ordinateurs et voitures d’aujourd’hui ! Même si nous savons que ce qu’il y a à en retenir relève de la symbolique, la forme se fait exigeante pour un spectateur non averti et peut enrayer l’appréciation de la richesse thématique et cinématographique du film.

Paul Vecchiali a 84 ans lorsqu’il tourne C’EST L’AMOUR et pourtant sa vision est d’une contemporanéité étonnante. D’ailleurs le cinéaste semble plus que jamais ancré dans son époque et au cœur du cinéma d’aujourd’hui puisqu’il profite de son film pour régler quelques comptes personnels avec l’industrie du cinéma. Journalisme tourné en dérision, agent de comédiens hystérique et dévergondée, critique de l’Académie de CésarPaul Vecchiali se fait le défenseur passionné à l’éthique intangible du cinéma qu’il aime faire, celui d’il y a presque 80 ans pour lequel il se bat. Il sortira prochainement Le Cancre dans lequel il met en scène Catherine Deneuve et Mathieu Amalric. Nous souhaitons qu’un tel casting lui ouvre la voix d’une large distribution et de la découverte par le grand public de la sensibilité que son œuvre recèle.

Sarah Benzazon

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INFORMATIONS

Affiche du film C'EST L'AMOUR

• Titre original : C’est l’Amour
• Réalisation : Paul Vecchiali
• Scénario : Paul Vecchiali
• Acteurs principaux : Astrid Adverbe , Pascal Cervo, Julien Lucq, Frédéric Karakozian
• Pays d’origine : France
• Sortie : 9 mars 2016
• Durée : 1h37
• Distributeur : Shellac
• Synopsis : Odile soupçonne Jean, son mari, de la tromper. Elle décide de lui rendre la pareille et accomplit sa vengeance dans les bras de Daniel, qui, lui, partage la vie d’Albert. Un amour irrépressible naît entre Odile et Daniel : il aura des conséquences inattendues. Aux dépens de Jean comme d’Albert.

BANDE-ANNONCE

https://www.youtube.com/watch?v=KaooOe5ryk8

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