C’est une mémoire du cinéma à elle toute seule, elle a tourné avec Billy Wilder, Max Ophüls, Julien Duvivier, Henri Decoin, Joseph Mankiewicz, Paul Vecchiali… Danielle Darrieux vient de fêter ses 100 ans le 1er mai.

Née à Bordeaux en 1917, Danielle Darrieux passe son enfance à Paris, élevée par une mère mélomane, trop tôt devenue veuve. A l’âge de 14 ans, elle se présente à un casting pour Le Bal de Wilhelm Thiele, est retenue et démarre ainsi le début de sa longue carrière sans n’avoir jamais pris le moindre cours de théâtre. Les seuls cours qu’elle connait sont les cours de chant de sa mère. Danielle Darrieux chantera d’ailleurs dans presque tous ses films – elle raconte à ce propos que pour elle le cinéma impliquait de chanter une chanson à un moment donné. Au départ on lui confie surtout des rôles d’ingénues qui ont conquis le public mais en 1935, année où elle épouse le réalisateur Henri Decoin, Anatole Litvak lui donne son premier grand rôle dramatique avec Mayerling. Le film rencontre un tel succès qu’Hollywood ouvre ses portes à la jeune comédienne. Elle signe un contrat de sept ans avec les studios Universal, qu’elle rompt assez vite pour rentrer en France. Elle reviendra cependant ponctuellement à Hollywood notamment pour interpréter en 1952 la comtesse Anna Staviska dans L’affaire Cicéron de Joseph Mankiewicz. A son retour en France, elle tourne trois autres films avec Henri Decoin dont l’excellent Abus de confiance qui feront d’elle l’un des comédiennes les plus populaires de l’époque.

Danielle Darrieux

Mayerling d’Anatole Litvak (1935)

Les années de guerre seront marquées par son divorce avec Henri Decoin, duquel elle restera très proche malgré tout. Son remariage avec un ambassadeur de République Dominicaine soupçonné d’espionnage la contraint cependant à tourner sous contrat avec la Continental – le studio allemand du cinéma français alors sous l’occupation – afin d’éviter des représailles sur son mari et un exil forcé à la fin de la guerre. C’est Claude Autant-Lara qui la remet en selle avec Occupe toi d’Amélie en 1949.

En 1950, Danielle Darrieux tourne pour la première fois sous la direction de Max Ophüls (La ronde) avec qui elle tournera deux autres films majeurs qui resteront peut être ses plus grands films : Le plaisir et Madame de. Femme infidèle dans La ronde, prostituée dans La maison Tellier (l’un des trois épisodes du Plaisir), frivole, dépensière et éperdument amoureuse dans Madame de, “l’ingénue du cinéma” prouve une nouvelle fois avec Ophüls son grand talent de comédienne. Dans Madame de, elle incarne un personnage qui court à sa perte et dont les mensonges répétés l’éloignent du seul homme qu’elle n’ait jamais aimé. La futilité de son existence la rattrape mais il est déjà trop tard. Madame de, incontestable chef d’oeuvre, dénonce à partir d’une simple paire de boucle d’oreilles toute la vacuité et la cruauté d’une société faite d’apparence et de tromperie.

En 1952, elle retrouve Henri Decoin dans l’un de ses films les plus noirs, La vérité sur Bébé Donge (adapté de Simenon) aux côtés de Jean Gabin en mari détaché, et tourne avec les grands réalisateurs de l’époque : Julien Duvivier pour qui elle campe une ancienne résistante dans Marie Octobre, Marc Allégret (L’amant de Lady Chatterley), Gilles Grangier (Le désordre et la nuit), Sacha Guitry (Si Paris nous était conté) ou Claude Autant-Lara (Le rouge et le noir).

Si à la fin des années 50, les cinéastes de la Nouvelle vague balaient bon nombre de ces réalisateurs en les taxant de faire un “cinéma de papa”, ils restent néanmoins fidèles à l’actrice fétiche du cinéma français, notamment Claude Chabrol qui la choisit dans son Landru et surtout Jacques Demy pour qui elle devient Yvonne Garnier, la maman des jumelles les plus légendaires (Les Demoiselles de Rochefort). Elle prête d’ailleurs à nouveau son talent de chanteuse au film en interprétant elle-même ses morceaux. Quinze ans plus tard, c’est elle qui sollicitera Jacques Demy pour lui proposer d’incarner le rôle de la baronne Langlois, pour la plus grande joie du réalisateur, heureux de retrouver son “stradivarius”.

Danielle Darrieux

Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy (1967)

Le cinéma n’est pas tendre avec les actrices qui passent un certain âge. Il leur est souvent difficile de trouver des rôles à leur hauteur, en particulier à Hollywood qui semble attribuer une date de péremption aux actrices de plus de 40 ans. Combien parmi elles doivent se battre pour continuer d’apparaître au cinéma ? Il n’y a qu’à se rappeler la détermination de Joan Crawford et Bette Davis pour s’en convaincre (comme le raconte très bien l’excellente saison 1 de Feud). Danielle Darrieux, elle, semble être éternelle et en 2001, elle fête ses 70 ans de carrière avec Huit femmes de François Ozon où elle incarne à nouveau la mère de Catherine Deneuve. Elle a toujours fait preuve de flair pour choisir ses films y compris dans la dernière partie de sa carrière. Dans les années 80, elle retrouve le cinéaste, et certainement son plus grand admirateur, Paul Vecchiali avec En haut des marches, vingt ans après sa courte apparition dans Les petits drames. Elle tourne aussi avec André Téchiné (Le lieu du crime), Benoit Jacquot (Corps et biens) et Claude Sautet (Quelques jours avec moi) puis par la suite avec Jeanne Labrune ou Anne Fontaine et prête sa voix à la grand mère de Marjane Satrapi dans Persepolis.

Danielle Darrieux

En haut des marches de Paul Vecchiali (1983)

Danielle Darrieux c’est aussi une immense carrière au théâtre et à la télévision, une présence lumineuse, une voix haut perché, un rire charmant, un regard pétillant et une joie de vivre éclatante. En 80 ans, elle a su conquérir le coeur du public comme des plus grands cinéastes passés et présents. Désormais recluse dans sa maison du Golfe du Morbihan, Danielle Darrieux confie que le secret de sa longévité ne tient qu’à une seule chose : ” Je ne pense pas aux années qui passent, je ne me sens pas vieille.” Quand on vous dit qu’elle est immortelle.

Anne Laure Farges

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