Le cinéma roumain contemporain, survenu au mitan des années 2000, n’en finit pas d’affirmer son assise. Cette année encore deux grands noms étaient en compétition à Cannes (Mungiu avec Baccalauréat et Puiu avec Sieranevada). Parmi les autres auteurs illustres (Porumboiu, Netzer, Jude, Muntean, etc.), se trouve . Découvert et acclamé par la critique avec Picnic (2007), retrouvé avec Best Intentions (2011), il revient avec ILLÉGITIME sur les écrans français, après un passage à la sélection « Forum » du Festival de Berlin.

En entrée, un repas de famille. Le décor pourrait être un cliché du cinéma français. C’est sans compter tous les signes qui nous ramènent vers les rivages roumains. Notamment lorsque vient sur la table la question du passé. L’une des convives travaille sur le développement d’un site recensant l’histoire de la Roumanie sous le communisme. Parmi ses recherches, elle a trouvé des documents sur lesquels le nom du père est mentionné. Il est nommé comme un dénonciateur de femmes souhaitant avorter. Défenseur de la législation sous Ceausescu, le père va finir au terme de la scène par être jugé violemment par l’ensemble de ses enfants.

© Damned Distribution© Damned Distribution

De ce point de départ autour du père, de ses frasques zélées et du jugement de l’histoire, le film va glisser secrètement vers une question plus profonde sur la notion de légitimité et ce qui la différencie de la législation. Deux des enfants de la famille, des jumeaux, vont vivre une passion secrète, coucher ensemble et fatalement avoir un enfant. Par un procédé de condition extrême, le cinéaste plonge ses personnages devant un dilemme : Leur père était-il en droit, malgré la législation entendue de son époque, d’empêcher un être humain de disposer de son corps et de sa sexualité ? Plus fort : les jumeaux sont-ils en droit, malgré la grande législation humaine contre l’inceste, de s’aimer mutuellement, d’avoir un enfant ensemble et d’être acceptés ?

« Souhaitant trouver une manière limpide, frontale et sans fioriture de mettre en scène le paradoxe de la loi, Sitaru bascule dans l’académisme qu’est devenu un certain cinéma roumain contemporain »

Conduit par ces grands thèmes et soucieux d’en faire éclore des idées et des paradoxes édifiants, Adrian Sitaru reste malgré tout contraint par sa médiocrité. Le film et sa mise en scène réaliste souffrent principalement de la place apparemment laissée à l’improvisation, particulièrement dans la séquence du dîner en ouverture. Soucieux de faire respirer ses séquences et d’y insuffler un mouvement de dynamisme, dans ce geste typique du cinéma naturaliste européen, Sitaru laisse ses acteurs s’emporter, les gestes et les voix déborder le cadre du film, comme pour laisser sentir que la vie ressort de toutes parts. Pour l’affirmer, le cinéaste n’a pas écrit de scénario, lui préférant un simple fil rouge et un travail d’un an avec les acteurs. Il a même opté pour ne tourner qu’en prise unique. Malheureusement, inhabile à saisir les flux et les reflux du désordre, ne reste de l’histoire qu’une écume mal dégrossie, et l’apparence désagréable que l’excès d’improvisation a pris le pas sur la vérité documentaire des scènes et sur la simple vraisemblance du réel.

© Damned Distribution

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Égrainant des séquences voulues comme prises sur le vif (dans un bar, en concert, dans une voiture), fondamentalement influencé par le Dogme 95, Sitaru oublie ce que Von Trier ou Vinterberg ont appris ensuite : le Dogme n’était qu’un catalogue renouvelé de petites mécaniques de mise en scène, tout aussi artificiel que ce qu’il entendant dénoncer. Resserrant ses moyens, jouant l’appauvrissement du budget, ne se reposant que sur un minimum de latitude formelle (à l’image d’une Europe compactée par l’austérité), Sitaru tente la créativité par la contrainte. N’en ressort qu’un squelette d’ossature poreuse, dont les fils apparaissent. Souhaitant trouver une manière limpide, frontale et sans fioriture de mettre en scène le paradoxe de la loi (Jusqu’à quelle situation une loi devient absurde ? À partir de quand lorsque la loi n’est pas légitime, la légitimité passe avant la loi ?), Sitaru bascule dans l’académisme qu’est devenu un certain cinéma roumain.

Cette cinématographie apparue, au sein des années 2000, comme le concert d’une génération de cinéastes venus regarder l’histoire roumaine avec des yeux rafraîchis, est aujourd’hui, avec un auteur comme Sitaru, un vivier de pompérisme. Sans jeter le bébé avec l’eau du bain, ILLÉGITIME comporte en germe les défauts coutumiers du cinéma roumain.
Paradoxe de plus dans une année qui semble pourtant contenir parmi ses meilleurs films Le Trésor du roumain Corneliu Porumboiu.

Flavien Poncet

D’ACCORD ? PAS D’ACCORD ?

INFORMATIONS

Titre original : 
Réalisation : Adrian Sitaru
Scénario : Adrian Sitaru et 
Acteurs principaux : Alina Grigore,
Pays d’origine : Roumanie
Sortie : 
Durée : 1h29
Distributeur : Damned Distribution
Synopsis : Lors d’un repas de famille, quatre frères et sœurs découvrent le passé polémique que leur père leur a caché. Tandis que cette révélation divise la famille, un autre scandale surgit: Romi et Sasha, frère et sœur jumeaux, entretiennent secrètement un amour fusionnel et physique.
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