Alors que nous attendons toujours Creed, le spin-off de Rocky, son réalisateur afro-américain Ryan Coogler (également auteur-réalisateur du sundance-ien Fruitvale Station) aurait été approché par Disney/Marvel pour réaliser le film Black Panther, nouveau super-héros (noir) à préparer son entrée dans le MCU. Sans même connaître les comics ou avoir vu les films suscités, ce choix singulier indique la position des studios vis-à-vis de plusieurs sujets, artistiques comme socio-économiques.

Blockbuster indé ?

La piste d’analyse la plus intéressante (pour le spectateur) est que le studio cherche à donner de la personnalité aux films du MCU. En 13 films, si la mythologie construite reste stimulante et si les Avengers récompensent plus ou moins efficacement l’assiduité du spectateur, un certain sentiment de lassitude commence tout de même à naître chez le public. Les réalisateurs-faiseurs tels Alan Taylor ou Peyton Reed sont incapables de proposer cette touche d’intérêt supplémentaire par rapport à la concurrence (films Fox/Marvel, séries Netflix/Marvel, univers Spider-man et DC relancés), elle-même calquant plus ou moins la formule Marvel. Le genre tourne en rond même s’il est toujours très rentable, et la vision d’auteurs semble être le seul moyen de retrouver les faveurs du public.

Confier la réalisation d’un “blockbuster à 150 millions” à un réalisateur inexpérimenté des gros studios mais affublé d’une vision personnelle, reste toutefois un énorme coup de poker dans une mécanique si bien huilée. D’autant plus que le studio ne laisse pas une totale liberté à l’auteur. Mais si le mauvais esprit d’un James Gunn semble par exemple avoir survécu de justesse à l’aseptisation, et si son talent de réalisateur ne s’étend pas à tous les niveaux (scènes d’action et direction artistique efficaces mais génériques) … Il faut reconnaître que Les Gardiens de la Galaxie était un léger vent de fraîcheur bienvenu et prometteur, dans un genre que l’on pensait incapable de nous surprendre à nouveau.

L’arrivée dans le MCU de Scott Derrickson (repéré avec l’excellent Sinister), ainsi que l’annonce maintenant, de Coogler viennent confirmer cette tendance à l’auteurisation du blockbuster. Les idées d’un Doctor Strange R-rated misant sur la violence graphique et la sensorialité, ainsi que celle d’un BLACK PANTHER abordant frontalement la question raciale via une optique réaliste et très contextualisée de la thématique du super-héros nous apparaissent comme sacrément alléchantes !

Gunn, Derrickson, Coogler ont en effet commun de faire partie d’une génération d’auteurs ayant réussi à transcender leur héritage culturel en insufflant suffisamment de leur propre personnalité à leurs films, chacun dans un genre différent. Dans le cas de Coogler, c’est d’autant plus frappant que Creed traite justement de ce sujet précis (Rocky/Sylvester Stallone y revient pour aider le fils de sa nemesis Apollo Creed à s’affranchir par la victoire et la rédemption, de l’héritage paternel).

Malgré tout, lorsque l’on observe la malheureuse éviction d’ Edgar Wright de la production d’Ant-Man, et le désistement d’Ava Duvernay du même BLACK PANTHER – tous deux pour divergences artistiques, on peut se demander jusqu’à quel point la notion d’auteur peut influencer le processus créatif d’un film. D’ailleurs, Shane Black n’avait pas su insuffler ses thématiques fétiches à Iron Man 3;
Hors MCU, Marc Webb avait livré un très générique Amazing Spider-man ainsi qu’un indigeste sequel. Le 4 fantastiques du proclamé “prodige” Josh Trank trouva le moyen de décevoir en amont ET en aval de sa sortie, valant au réalisateur une éviction de la licence Star Wars… Seul exemple de réussite : Christopher Nolan, avec notamment son Dark Knight – d’ailleurs nouvel étalon du blockbuster auteurisant.

Reste donc à voir, si et comment ces auteurs contamineront la formule du Marvelienne.

Ghettoïsation artistique ?

Black Panther est par ailleurs ce premier super-héros noir dans l’histoire des comics. Son nom même, renvoie au mouvement radical éponyme militant pour la cause noire par des actions radicales (patrouilles de surveillance de la police, actions-choc pour la défense des libertés individuelles, programmes communautaires => wiki)

La seconde optique notable des producteurs dans l’annonce de Coogler à la réalisation du film, est celle d’ouvertement entremêler sujet, traitement, ethnie, politique et divertissement.

Black Panther fan art

Black Panther fan art

Si en France, il serait considéré comme raciste d’envisager qu’un personnage maghrébin ne pourrait par exemple, être interprété et mis en scène que par des maghrébins, aux États-Unis, l’idée de ségrégation est totalement acceptée par tous, tant culturellement, que socialement, que dans l’Histoire du pays (esclavage, guerre de sécession, émeutes raciales, etc.)
Le traitement cinématographique d’une histoire afro-américaine se considère communément dans cette logique du “je suis donc je traite mieux”, qui vit émerger des auteurs tels que Spike Lee, ou récemment les prétendants à la réalisation de BLACK PANTHERAva Duvernay, F. Gary Gray et Ryan Coogler. On arguera tout de même qu’un bouleversement de cette conception donne un regard singulier et moins prévisible – on pense notamment à Steven Spielberg et son Color Purple, à Michael Mann et son Ali, à l’anglais (mais noir) Steve McQueen et son 12 Years a Slave, ou à Steven Soderbergh, qui illustrait remarquablement l’hypocrisie du progressisme américain dans la première saison de The Knick. À l’inverse, on salue la prise de risque de producteurs comme Sony, prêts non sans a priori, à mettre en avant les artistes indépendamment de leur ethnie (Annie, Equalizer en 2014)

C’est dans ce contexte que l’on observe les studios Marvel/Disney chercher… un réalisateur noir engagé (Fruitvale Station militait contre les bavures ethniques policières) pour mettre en scène un super-héros noir a priori engagé (… Black Panther) ; Acquérir l’empathie d’un public-cible, afro-américain, ne passe donc pas uniquement par les notions et qualités artistiques, mais également par les statistiques politico-sociales.

Reste donc à voir, si et comment une énorme machine comme le Marvel Cinematic Universe intégrera ces données à l’une de ses super-productions.