LE PONT DES ESPIONS, dont le scénario est co-écrit par les frères Coen et Matt Charman, signe la quatrième collaboration entre Steven Spielberg et Tom Hanks. C’est également la troisième fois que l’on retrouve l’acteur dans la peau d’un agent ou d’un représentant de l’Etat. Capitaine dans Il faut sauver le soldat Ryan, agent du FBI dans Arrête-moi si tu peux et enfin avocat dans LE PONT DES ESPIONS. Mais cette fois-ci, son personnage, James B. Donovan, est tiraillé entre l’appel du devoir patriotique et la valeur de ses convictions personnelles en matière de justice. Déjà, dans Lincoln, l’icône de Spielberg (car ces figures historiques sont plus des icônes que des héros) était plongée dans l’incertitude. Dans LE PONT DES ESPIONS, cette incertitude prend une ampleur diplomatique. Donovan tient absolument à offrir à son client, Rudolf Abel, (brillamment interprété par Mark Rylance), une défense honorable, à hauteur d’homme pourrait-on dire. De l’autre côté, il s’agit d’une affaire d’Etat. Et le gouvernement américain, qui depuis la fin de la guerre s’est engagé dans une forme nouvelle de lutte pour l’image et l’information, n’est pas prêt de se défier devant le bloc soviétique.

© 2015 Twentieth Century Fox

© 2015 Twentieth Century Fox

A l’échelle du film, un tiraillement du même ordre se fait sentir. Il y a, d’une part, la dimension altruiste qui traverse la filmographie de Spielberg, et d’autre part le sens du devoir accompli, d’une tâche bien menée. Malheureusement, la distinction est beaucoup trop tranchée. La première heure du film est splendidement mise en scène et illustre avec force l’attachement d’un homme à ses valeurs morales ainsi qu’à une certaine éthique déontologique. Mais dès lors que Donovan accepte de mettre la main à la pâte aux côtés de la C.I.A et de s’envoler pour Berlin, afin d’y négocier un échange entre Abel et les deux américains (Francis Gary Powers et Frederic Pryor) détenus par les Soviets et les Allemands, le film change complètement de ton et d’ampleur. Celui-ci devient soudainement plus classique et prévisible (certes, le film met en scène des faits réels) bien que toujours dans la maîtrise. Mais il crée une suprenante rupture avec la première partie du récit qui parvenait à retranscrire cette ambiguïté des personnages, Donovan et Abel étant presque à chacun le double de l’autre. Cette dimension est assez largement écartée dans la deuxième partie du film qui exploite avec brio les codes du thriller politique, mais sans parvenir à surprendre ni à véritablement émouvoir. Il aurait été judicieux de monter un parallèle entre Donovan et Abel pendant que ce dernier menait à bien sa mission à Berlin. De simples scènes montrant Abel durant sa détention provisoire aurait été à la fois le vecteur d’une tension palpable d’un point de vue rythmique et d’une profonde empathie pour ce personnage touchant à chacune de ses apparitions, à la fois par sa simplicité et sa pudeur.

Pourtant Spielberg est toujours un cinéaste aussi génial, au sens propre du terme. La séquence d’ouverture en est un bel exemple. On y fait la rencontre d’Abel à travers un plan mémorable où le personnage est en train de réaliser son autoportrait à l’aide d’un miroir à ses côtés, un plan qui nous rappelle forcément le Triple Self-Portrait du peintre américain Norman Rockwell (ci-dessous avec à gauche la toile originale et à droite la mise en situation de l’artiste qui nous renvoie au plan de Spielberg). D’ores et déjà, le thème du double, en l’occurrence du triple, est introduit. Il y a trois niveaux que l’on peut relever : d’abord l’homme, puis son reflet, c’est-à-dire le regard introspectif de l’homme sur lui-même, et enfin l’image de lui qu’il va offrir au monde extérieur. Suivi de près dans le métro new-yorkais par des agents du F.B.I, on sent que le personnage en présence est celui de la toile. Course poursuite silencieuse et minutieuse qui finira par aboutir à son arrestation. Ils n’auront beau trouver aucune preuve, Abel ne s’opposera d’aucune manière à son arrestation. Pas de musique, quasiment aucun dialogues, seulement des hommes qui se suivent du regard, l’air de dire : « Tu fais ton boulot, je fais le mien ». A ce moment du film, Abel incarne une fonction, il est l’espion soviétique et rien d’autre. Lors des quelques scènes qu’il partage avec Donovan, il redevient l’homme au pinceau. Et un des points symboliques du film (ne lisez pas la phrase qui va suivre si vous n’avez pas encore vu le film) qui démontre encore une fois que Spielberg est un penseur altruiste, c’est la toile qu’Abel offre à Donovan lors de leur dernière rencontre, sur le pont de Glienicke, au terme de l’échange : une toile aux traits de Donovan qui rappelle que l’Autre a une place déterminante chez Spielberg, et peut-être plus que jamais en temps de guerre.

Triple autoportrait, Norman Rockwell, 1960. 113,5cm x 87,5cm , huile sur toile. Musée Rockwell, Massachusetts, USA.

Triple Self-Portrait, Norman Rockwell, 1960. 113,5cm x 87,5cm , huile sur toile. Musée
Rockwell, Massachusetts, USA.

De E.T aux Rencontres du troisième type, en passant par La Liste de Schindler, Munich ou encore Cheval de Guerre plus récemment, Spielberg n’a jamais abandonné l’Autre, qu’il soit incarné dans un animal, un extraterrestre, un peuple, ou un ennemi d’Etat dans LE PONT DES ESPIONS. Car dans son cinéma, tout passe par l’altérité. Ses personnages évoluent et agissent en rapport à autrui. Certes, Spielberg et ses personnages ont grandi, ils ont acquis le sens des responsabilités et du devoir (c’est bel et bien le cas du personnage incarné par Tom Hanks dans ce film), mais ils n’ont jamais cessé de se rapporter à l’Autre pour pouvoir exister. Malheureusement, lorsque Donovan s’engage avec la C.I.A, le personnage d’Abel disparaît de l’écran jusqu’au dénouement, et donc d’une certaine manière, il s’agit du moment où le film va devenir à proprement parler « historique ». C’est-à-dire que le récit va suivre le strict déroulement des faits et nous écarter du point de vue d’Abel, engendrant ainsi une vision unilatérale du film. Lorsque Donovan et Abel se croisent pour la dernière fois, un sentiment d’incomplétude nous reste en travers de la gorge, comme si leur lien n’avait pas été suffisamment exploré, alors qu’il aurait pu l’être malgré la distance qui séparait les personnages. Et les interprétations saisissantes de Tom Hanks et Mark Rylance auraient certainement fait de ce lien « le grand pont » du film.

© 2015 Twentieth Century Fox

© 2015 Twentieth Century Fox

Pour autant, Spielberg semble être arrivé à un moment de sa carrière où le brillant conteur d’histoires a gagné en réalisme et en justesse. Dans sa réalisation se dessine un juste milieu entre l’emphase et l’humilité (ce qui n’implique pas pour autant l’absence de point de vue), alors que ses précédents films avaient tendance à s’emporter du côté de l’emphase. A titre d’exemple, l’emphase cinématographique était absolument totale dans Il faut sauver le soldat Ryan (1998) : un des partis pris de Spielberg fut notamment de placer sa caméra exclusivement du point de vue des troupes américaines (et tout particulièrement lors du débarquement, première séquence du film). Dans LE PONT DES ESPIONS, la caméra est relativement distante, elle englobe les deux personnages au sein d’un seul et même cadre et se place précisement dans un espace clos situé entre les deux individualités, comme pour signifier son approche historique et humaniste. La scène de la rencontre entre Abel et Donovan, puis celle de son procès, ci-dessous, en sont l’illustration.

montage

En haut de l’image, la scène de la rencontre entre Abel et Donovan. Le plus à droite de l’image, le plan monté par Spielberg de derrière les barreaux pour signifier cette distance centrée de la caméra. En bas de l’image, la scène du procès, les deux hommes sont toujours « sur le même plan ».

LE PONT DES ESPIONS n’est donc pas un film exempt de tout défaut, mais il a néanmoins le mérite de s’inscrire dans une continuité, une traversée non-exhaustive de l’Histoire des XIXème et XXème siècles par Steven Spielberg. Sauf qu’ici, l’ensemble est plus calme, plus expérimenté, en somme, plus impénétrable. Alors peut-être qu’il est temps pour Spielberg de laisser l’Histoire reprendre les devants pendant un temps, et ainsi de replonger avec sérieux dans l’enfance et l’adolescence, ce que l’on peut d’ores et déjà espérer avec ses deux projets actuels, Le Bon Gros Géant (adaptation du roman de Roald Dahl attendue pour le mois de juillet 2016 et où l’on retrouvera Mark Rylance), déjà en post-production, et Ready Player One (d’après Ernest Cline).

Félix Tardieu

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INFORMATIONS

2 décembre 2015 - Le Pont des Espions

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+ CRITIQUE

Titre original : Bridge of Spies
Réalisation : Steven Spielberg
Scénario : Matt Charman, Joel Coen, Ethan Coen
Acteurs principaux : Tom Hanks, Austin Stowell, Amy Ryan
Pays d’origine : Angleterre
Sortie : 2 décembre 2015
Durée : 2h12min
Distributeur : Twentieth Century Fox France
Synopsis : James Donovan, un avocat de Brooklyn se retrouve plongé au cœur de la guerre froide lorsque la CIA l’envoie accomplir une mission presque impossible : négocier la libération du pilote d’un avion espion américain U-2 qui a été capturé.

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