On revient sur la singularité et les nombreux points communs des héroïnes flics des séries Ennemi Public, Les Témoins et Zone Blanche.

Avec Ennemi public (série belge de 10 épisodes de 52 minutes sur TF1), Les Témoins (la saison 2, française, de 8 épisodes de 52 minutes sur France 2) et Zone Blanche (franco-belge, de 8 épisodes de 52 minutes sur France 2), la télévision française aura offert en ce début d’année trois séries similaires. Similaires, avant tout de par leur héroïne. Des femmes flics, Chloé Muller, Sandra Winckler et Laurène Weiss, dont les points communs (de caractère, mais pas que) ont attiré notre attention. On a donc creusé la question et on vous propose de faire plus ample connaissance avec ces singulières “Drôles de Dames” de 2017. Attention, spoilers !

Petit rappel des trois synopsis

Ennemi public : Libéré après 20 ans de réclusion, le tueur d’enfants Guy Béranger trouve refuge auprès des moines de Vielsart, un petit village des Ardennes. Il est placé sous la protection de Chloé Muller, inspectrice de la police fédérale. Quelques jours après, une fillette disparaît.

Les Témoins saison 2 : Sandra Winckler est une flic maniaque et obsessionnelle du nord de la France, qui ne supporte les mystères que lorsqu’ils sont résolus. Confrontée à des affaires épineuses et complexes, la jeune femme ne baisse pas les bras tant que l’enquête n’est pas résolue. Elle va devoir élucider le mystère entourant la mort d’hommes de l’entourage d’une amnésique.

Zone Blanche : Villefranche est une petite ville isolée au cœur d’une forêt gigantesque, un labyrinthe vert de milliers d’hectares rendant toute télécommunication hasardeuse. Cet endroit, pas tout à fait comme les autres, a ses zones non cartographiées, ses crimes, ses disparitions et autres mystères à élucider. Pour veiller sur elle, la ville peut compter sur son “shérif”, le major Laurène Weiss, une fille du pays forte en gueule et étrangement connectée à la nature.

Les trois “Drôles de Dames”

Sandra Winclker

Le premier point commun entre ces trois séries, c’est d’abord les équipes à la tête de la création, exclusivement composées d’hommes. Antoine Bours, Christopher Yates, Gilles de Voghel (créateurs et showrunners), Matthieu Frances et Gary Seghers (réalisateurs) pour Ennemi Public, Marc Herpoux et Hervé Hadmar pour Les Témoins, et Mathieu Missoffe (créateur et showrunner), Florent Meyer, Antonin Martin-Hilbert (scénaristes), Thierry Poiraud et Julien Despaux (réalisateurs) pour Zone Blanche. Pas forcément surprenant, quand on sait que peu de femmes sont présentes dans ces domaines. Sauf que le résultat qui en découle l’est davantage. On peut même soupçonner les créateurs d’être des féministes convaincus car ils ont imaginé des personnages de femmes fortes, sans hommes à leurs côtés et bien plus obnubilées par leurs enquêtes que par leur rôle de mères (pour Chloé et Laurène).

Pour les incarner, trois actrices trentenaires. Des visages peu connus des écrans, mais qui dégagent un étrange équilibre entre vulnérabilité et force. On retrouve donc Marie Dompnier, 36 ans, surtout connue au théâtre et présente dans quelques séries (dont Engrenages) pour jouer Sandra, Stéphanie Blanchoud, chanteuse belgo-suisse de 35 ans, en Chloé, et Suliane Brahim, 39 ans, pensionnaire à la Comédie Française, pour interpréter Laurène. Trois “Drôles de Dames” aux allures et à l’attitude communes (brunes, cheveux très courts à la garçonne pour Chloé, très longs pour Laurène et Sandra). Avec leur panoplie de vêtements pratiques et masculins (jeans, bottines, blousons en cuir), aucune ne s’embarrasse des effluves que dégagent leurs corps en planque depuis plusieurs jours. Mais le plus frappant, reste leur ressemblance de caractère. Dynamiques, indépendantes, intrépides, butées, déterminées, elles semblent n’en faire qu’à leur tête et ne suivent pas souvent les conseils de leurs collègues ou de leurs supérieurs hiérarchiques. N’écoutant que leur instinct, elles se retrouvent souvent en danger et dans des situations inextricables dont elles parviennent à se sortir, la plupart du temps. Plutôt solitaires et introverties,  elles sont habituées à observer et à réfléchir plutôt qu’à échanger. Cependant, leur caractère bien trempé ne les empêche pas d’assumer leur féminité et leur sensualité. Comme Laurène, qui entretient une liaison avec son ancien petit ami, désormais marié, ou Chloé et Sandra qui vivront, durant la saison, une expérience brève, mais torride.

Chloé hantée par son traumatisme d’enfance

Ce qui renforce encore l’empathie envers ces femmes hors du commun, c’est de deviner que leur caractère de tête brûlée, au moins pour Chloé et Laurène, semble provenir d’un passé particulier. On apprend en effet dans les séries, qu’elles ont été victimes d’enlèvement dans leur jeunesse : victime indirecte pour Chloé, qui ne s’est jamais remise de la disparition de sa petite sœur, et directe pour Laurène, qui a réussi à échapper à son ravisseur en se mutilant deux doigts. Un traumatisme du passé qui a vraisemblablement guidé leurs choix de vie, leur envie de devenir flics, et renforcé chez ces deux héroïnes la nécessité quasi vitale de trouver des réponses. Car ce qui les meut, c’est avant tout de comprendre ce qui leur est arrivé, et retrouver le coupable – pour Chloé, savoir si sa sœur est vivante. Leur entrée dans la police ou la gendarmerie leur offre ainsi la possibilité de continuer leurs recherches et de rencontrer des criminels susceptibles de leur parler des coupables – comme Guy Béranger, pédophile repenti avec qui Chloé développe une relation très profileur, qui affirme avoir rencontré son ravisseur.

Mais les showrunners ne se sont pas contentés du passé tumultueux de ces deux personnages, ils l’ont astucieusement transformé en une force, un réel talent qui influence leur travail d’enquêtrice. Laissant, en effet, entendre que cette expérience a exacerbé le sixième sens des héroïnes, et amplifié leur intuition particulière, leur rapport décalé et distant aux gens, leur sensibilité et leurs méthodes hors normes. Le rapport mystique instinctif et presque animal qu’elles entretiennent avec la nature permet ainsi d’accéder à un autre monde invisible, parfois à leur insu.

Laurène Weiss

Victimes de leurs émotions refoulées, contreparties de leur traumatisme, Chloé et Laurène ne sont pas pour autant épargnées par des réactions qu’elles ne maîtrisent pas (ce qui les rend encore plus attachantes). Les événements sur lesquels elles investiguent les renvoient à leur propre vécu et provoquent chez elles des hallucinations, visuelles et sonores, ou des cauchemars (que la mise en scène renforce via moult flashforwards). Se sentant impuissantes face à une réalité sur laquelle elles n’ont pas prise, elles ressentent une colère incontrôlable face aux criminels, et pètent assez souvent les plombs.

Pourtant, comme si ces personnages féminins à fort tempérament ne suffisaient pas, les showrunners n’ont pu s’empêcher de leur adjoindre des collègues masculins. Heureusement, ils ont eu la bonne idée d’empreindre leurs binômes de vulnérabilités et de doutes, tels un miroir qui contrebalance la force de leurs héroïnes. Des hommes compréhensifs et attentifs qui les soutiennent sans éprouver le besoin de leur voler la vedette ; Justin (Jan Hammenecker), partenaire habituel de Sandra et certainement un peu amoureux d’elle, Michaël (Jean-Jacques Rausin), un peu épris de Chloé, et enfin Martial (Hubert Delattre), surnommé Nounours par Laurène.

Nounours (Zone Blanche), Michaël (Ennemi Public) et Justin (Les Témoins)

Et puis, au delà des similitudes de caractère et de personnage, les trois séries ont aussi en commun le lieu d’investigation : une forêt perdue au milieu de nulle part. Leur conférant une atmosphère tout autant auréolée de mystère, de vieilles coutumes que d’enfermement, elle se pose en rempart au monde moderne et à son contexte de désindustrialisation et demeure un refuge sûr pour les habitants. Les patriarches de familles toutes puissantes de la région y règnent en tant qu’employeurs parfois violents et dépositaires de secrets – les Stassarts de Ennemi Public avec leur brasserie et les Steinert de Zone Blanche avec leur scierie et à la tête de la mairie, chacun, mêlé de près ou de loin aux enquêtes, exerce une forte emprise sur les habitants. Un sentiment d’isolement renforcé au passage par une musique anxiogène et par le fait que les lieux sont souvent inaccessibles aux réseaux téléphoniques.

Enfin, les rencontres fascinantes que font Chloé, Sandra et Laurène avec certains suspects ou témoins, se révèlent fondamentales pour leur propre évolution et la compréhension de leurs traumas. Elles sont judicieusement teintées d’ambiguïté et de doutes, mais aussi d’admiration et de confiance- comme la relation qui se crée entre Chloé et le prêtre Lucas Stassart (Clément Manuel), l’enquête que mène Sandra aux côtés de l’une des victimes amnésiques, Catherine Keemer (Audrey Fleurot), ou Laurène qui évolue sous l’œil dubitatif du nouveau procureur (Laurent Capelluto). Avec leur aide précieuse, les trois héroïnes parviennent à démasquer les assassins, victimes de manipulation mentale. Car l’emprise, dont victimes et coupables parviennent à s’affranchir psychiquement et parfois physiquement, est dans ces trois séries source d’un palpitant suspense.

Franck Siriani (Zone Blanche), Lucas Stassart (Ennemi Public)          et Catherine Keemer (Les Témoins)

Une saison 2 est déjà à l’écriture pour Ennemi Public et Zone Blanche, dont les dernières scènes se terminent sur d’intéressants cliffhanger. Tandis qu’une saison 3 pour Les Témoins est envisagée, mais sans date précise, les showrunners étant sur d’autres projets. On espère néanmoins que ces trois héroïnes attachantes poursuivront leurs quêtes et enquêtes, et on attend avec impatience la suite !

Sylvie-Noëlle

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