Le mépris, ou la seconde où l’amour est mort

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4.5

Chaussons lunettes fumées, toisons débordantes, chemises douteuses et débarrassons-nous des kilomètres d’analyses, des heures de débats et visionnons Le Mépris comme si nous étions en 1963, d’un œil vierge.

Le générique annonce la couleur, Le Mépris sera en parti une réflexion sur le cinéma et maniera la mise en abime. Deux histoires s’entremêlent et se toisent tout le long du film, l’une tient du roman (adaptation du livre éponyme d’Alberto Moravia), l’autre davantage de l’essai. La première histoire est celle d’un couple dont les liens se sont effondrés ou plutôt ont muté en une seconde, à l’occasion d’une méprise. L’autre propos est celui de la transformation du cinéma, son passage du classicisme (incarné par Fritz Lang) au modernisme symbolisé par Le Mépris lui-même, le cinéma en train de se faire. Le film s’aborde avant tout par l’angle réflexif, il mérite plusieurs visionnages et de la méditation pour se l’approprier.

L’essai de Jean-Luc Godard sur le cinéma est passionnant, surtout pour les cinéphiles et les historiens du cinéma. Le réalisateur emblématique de la Nouvelle Vague tue le père tout en faisant sa révérence patricide à Fritz Lang (qui joue son propre rôle). Les personnages déambulent, dans les premières séquences, dans un Cinecittà déserte, arasée par un soleil de plomb et enterrant l’ère des studios. Ce propos, bien que fascinant, perd en actualité puisque la révolution induite par la Nouvelle Vague est déjà loin derrière nous. En fin de compte, c’est surement la trame narrative qui conserve la plus grande actualité.

En une scène inaugurale sublimant l’intimité et la sensualité amoureuse, nous comprenons tout de la relation entre Paul Javal (Michel Piccoli) et Camille (Brigitte Bardot). Calés sur les mesures magnifiques de Georges Delerue, les époux vivent passionnément leur union, sans la questionner ni l’intellectualiser. Paul Javal se voit proposer de reprendre le script du film de Fritz Lang en cours de réalisation, une mise à l’écran de l’Odyssée d’Homère. Il lui faut encore satisfaire aux exigences du producteur américain Jeremy Prokosch, qui a les traits et l’allure d’un empereur romain. Celui-ci semble particulièrement sensible aux charmes de sa femme Camille. Le producteur/empereur et son extension phallique d’Alpha Roméo rouge propose au couple de venir chez lui. Une seule place est disponible dans le cabriolet, Paul Javal semble alors pousser Camille dans les bras du producteur afin de s’assurer un travail. Les regards se croisent, Camille prend peur en réalisant les intentions de son mari.

Cette scène est à décortiquer, dépiauter, voir et revoir et il faut en admirer le travail de montage. Paul Javal ne cessera durant tout le film de tenter de reconquérir sa femme dont l’amour a muté en mépris. Ses tentatives sont vaines, le verdit est sans appel, non seulement Camille ne l’aime plus mais elle le méprise de surcroit. La thèse de Godard est contraire à ce que le cinéma présente actuellement et est, en ce sens, rafraichissante. Dans notre époque contemporaine, plus l’épaisseur psychologique des personnages est grande plus le propos apparait profond. Le Mépris nous montre que ce n’est pas une nécessité (nous ne savons quasiment rien des personnages). Ici, point de psychologie, l’amour est mort et ne renaitra pas. L’amour selon Godard se vit entièrement ou bien n’est pas.

Le Mépris est un monument qu’il faut savoir (re)découvrir avec des yeux neufs. Godard débute son film sur cette phrase qu’il prête à André Bazin (en réalité Michel Mourlet) : « le cinéma substitue à nos regards un monde qui s’accorde à nos désirs ». Dès lors, le cinéma sera l’expression d’une subjectivité et non la retranscription d’une réalité objective. Pour preuve, Godard nous offre Paul Javal qui ne voit pas plus en l’Odyssée que l’histoire de sa propre histoire. Cette subjectivité prônée, exacerbée ouvre notamment la porte aux montages audacieux et non linéaires, aux narrations interrompues et à l’affranchissement de l’esthétisme des studios. Au-delà de la mythologie entourant la Nouvelle Vague et Godard et Le Mépris en particulier, n’en finissons pas de disserter sur ce film tant il donne matière à réflexion…

— Maxime

Auteur·rice

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