Photo du documentaire MR. NOBODY AGAINST PUTIN
Crédits : Sundance Institute

MR. NOBODY AGAINST PUTIN, journal d’un professeur en guerre | Critique

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Pavel Talankin travaille dans une école primaire de Karabach, petite ville industrielle de Russie. Coordinateur des événements scolaires, il a pris l’habitude de filmer au quotidien sa vie, celle de ses élèves et de son établissement. À partir de l’invasion de l’Ukraine en février 2022, ses images documentent malgré lui la militarisation progressive de l’école – et, à travers elle, celle de la société russe tout entière.

Au-delà du contexte politique explosif et de la réaction partisane quasi immédiate que suscite ce sujet (il est rare de ne pas avoir d’avis sur ce conflit), le documentaire interroge la puissance voire la nature même du témoignage : à l’origine une activité professionnelle et ludique, transformée en un acte engagé et dangereux.

À mi-chemin entre la chronique et le journal intime, MR. NOBODY AGAINST PUTIN, réalisé par David Borenstein et Pavel Talankin, a été récompensé au Festival de Sundance en janvier 2025. Il sera diffusé à l’automne sur Arte.

MR. NOBODY AGAINST PUTIN, immersion instantanée, sensorielle et paradoxale

Dès les premières secondes, le film nous projette dans une atmosphère souterraine, presque clandestine. La caméra portée vacille, le grain numérique est brut, et un violon lancinant martèle une même note, tour à tour secrète et angoissante. C’est le présent de l’après-invasion. On ne sait rien encore, sinon que quelque chose ne tourne pas rond. Cette ouverture fonctionne comme un choc. Il ne s’agit pas de nous expliquer, mais de nous plonger in medias res1Procédé littéraire qui consiste à placer le lecteur, ou le spectateur, sans beaucoup de préalables au milieu de l’action, les événements qui précèdent n’étant relatés qu’après coup, dans la vie d’un russe en en désaccord avec son pays.

Puis, soudain, deux ans et demi plus tôt. Le contraste est saisissant. Couleurs vives, chorales d’enfants, et surtout cette esthétique graphique, faite de petits collages façon carnet de bord ou journal intime adolescent, à la Juno (Jason Reitman, 2007). Elle donne au film une certaine fraîcheur et souligne le regard naïf – parfois volontairement enfantin – de Pavel ‘Pasha’ Talankin, son sujet principal et coréalisateur, et fait de sa voix intérieure le fil conducteur de la narration.

Le mélange inattendu entre un univers presque pop et la noirceur du propos du documentaire frappe le spectateur. La ville de Karabach est introduite avec beaucoup d’autodérision comme « la plus toxique du monde », avec une espérance de vie de 38 ans, la caméra préfère toutefois montrer les rires des enfants, les spectacles de l’école, les répétitions de comédies musicales. Difficile de dire si le ton est ironique ou mélancolique – peut-être les deux. En tous cas, la tension est posée : entre poésie quotidienne et danger systémique.

Mais cette approche soulève une vraie question critique : jusqu’à quel point peut-on documenter l’histoire par le prisme d’une expérience aussi subjective ? La place accordée à la vie privée de Pasha (ses relations, ses doutes personnels) semble parfois dévier du sujet principal – la transformation autoritaire de l’école – au risque de brouiller le message. Pourtant, c’est aussi ce qui rend le propos plus réel : sa vie, même non représentative, est un fragment de Russie. Et cette part de subjectivité, loin d’être un parasite, ancre le film dans une vérité non idéologique.

Une tension entre dispositif documentaire et chaos géopolitique

Avec l’arrivée de février 2022, le film bascule. Les chorales font place à la propagande ; les classes apprennent de nouveaux chants patriotiques ; des élèves qui s’amusaient devant la caméra sont désormais appelés à rejoindre l’armée. MR. NOBODY AGAINST PUTIN devient alors un document rare et glaçant, montrant comment une école ordinaire devient un vecteur d’endoctrinement, au grand dam du corps enseignant divisé entre des professeurs plus que sceptiques mais impuissants, et d’autres, convaincus de la légitimité de l’invasion russe et de la véracité des arguments en défense de cet acte (« dénazification », décadence européenne…)

Mais cette montée en intensité s’accompagne d’un affaiblissement du rythme. Le film semble hésiter : des pistes narratives s’ouvrent, puis s’interrompent ; certains fils sont abandonnés sans résolution. Par moment, on aurait aimé une construction plus rigoureuse, plus maîtrisée. Cela tient sans doute au matériau de départ : un journal filmé plus qu’un projet documentaire pensé dès l’origine.

Quelques passages touchent malgré tout à la grâce : un adolescent muet fixant la caméra, des affiches militaires accrochées au mur d’une salle de classe. 

Le film interroge aussi la fonction même de la caméra : ce que filmer fait à celui qui filme, ce que cela change dans le regard des autres, et comment la guerre modifie jusqu’à ce rapport-là. Ce sont des pistes passionnantes, mais qui restent à l’état d’ébauche.

Un témoignage imparfait, mais essentiel

David Borenstein et Pavel Talankin livrent des images d’une telle rareté qu’il est difficile de ne pas reconnaître la force documentaire de ce long-métrage. Non pas parce qu’il donne à voir un réel que l’on ne voit jamais – on ne croise pas de girafes ou de lions tous les jours non plus, et pourtant leurs images nous sont familières – mais parce qu’il révèle un réel qu’on ne peut pas voir, ou qu’on ne doit pas voir : un réel que l’état russe s’efforce de cacher, d’effacer.

MR. NOBODY AGAINST PUTIN n’a pas la rigueur d’un documentaire d’enquête ni la puissance d’un manifeste politique, mais il laisse une empreinte forte dans la mémoire – celle d’un homme qui, même perdu dans sa propre mise en scène, a choisi de parler quand tant d’autres se taisent.

Nathan DALLEAU

Auteur·rice

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    Procédé littéraire qui consiste à placer le lecteur, ou le spectateur, sans beaucoup de préalables au milieu de l’action, les événements qui précèdent n’étant relatés qu’après coup

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Note finale