GREMLINS, créatif et satirique – Critique

Emeric Rédacteur

Véritable succès commercial et critique, GREMLINS est devenu l’un des grands inspirateurs de tout un pan du cinéma de genre. Le fantastique s’oppose au merveilleux dans une lutte sans merci, diaporama de nombreuses séquences devenues cultes avec le temps.

Tout commence à la manière d’un conte : au rythme d’une berceuse aux allures de comptine pour enfant, un inventeur de jouet tombe en amour avec Gizmo, peluche craquante au regard charmeur. Malgré les réticences et les avertissements de M. Wing, mystérieux vendeur, Rand finit par s’emparer de la petite créature à fourrure en échange d’une somme nécessaire à la survie du commerce. La suite est connue de tous : en ne respectant aucune des règles énoncées, Gizmo engendre à son insu une horde de terrifiantes créatures semant la pagaille dans la petite ville de Kingston Falls.

C’est avant tout pour ce déferlement d’horreur pure teintée d’une douce ironie que GREMLINS a acquis une certaine notoriété. Il serait cependant réducteur de ne résumer le film qu’à la lutte carnavalesque du dernier quart d’heure tant il regorge d’idées novatrices. Après une introduction qui n’est pas sans rappeler La Peau de chagrin de Balzac, notamment au travers du dialogue avec le vendeur, le récit introduit Billy, fils de Rand, destinataire de Gizmo. La polyphonie est telle que le l’on passe sans peine du merveilleux fantastique au réalisme de la science-fiction. Billy n’est pas à sa place dans cet univers : dessinateur rêveur, le scénario s’amuse à l’opposer aux figures de proue d’une Amérique consumériste s’apprêtant à fêter Noël. Gizmo est donc pour lui une porte de sortie vers un imaginaire débridé, purement fictionnel, loin des enjeux saugrenus que lui impose son quotidien de guichetier.

Outre les expériences du professeur de science sur les mogwai, la portée horrifique du film est fortement sous-entendue dès l’introduction, au travers du personnage de la voisine. Joe Dante aurait pu se passer de ces personnages secondaires, le fait qu’il s’attarde sur eux n’est pas anodin. Au travers d’un bref dialogue à l’entrée de la banque, le réalisateur insiste sur la vénalité d’un personnage démuni de compassion, guidé par son égocentrisme et la surconsommation. Ces nuances ajoutées au récit sont fréquentes, faisant déjà basculer le rêve américain en plein cauchemar. Les policiers de la fin, semblent tout droit sortis d’un conte de Noël, et c’est avec dédain qu’ils traitent l’appel de Billy, les incitant à intervenir dans sa réalité fictionnelle.

Chacun de ces stéréotypes n’est finalement pas si différent des gremlins. Il est étonnant de voir que l’armée conçue par le « gremlins rayé » ne s’attaque pas frontalement aux citoyens de Kingston Falls. Au contraire, comme les habitants, la valse des gremlins se danse au rythme des lieux empreints du consumérisme qu’ils visitent. Le bar tout d’abord, où l’on voit les monstres jouer au poker, fumer ou danser, puis le cinéma où ils se délectent sans vergogne de la danse des sept nains. Dès lors, les gremlins apparaissent comme les enfants égarés de l’oncle Sam. Ils ne respectent aucune autorité et détournent la technologie moderne à des fins ludiques. S’il leur arrive de tuer, ce n’est que lorsqu’ils s’amusent avec les outils dernier cri des habitants. La voisine de Billy subit logiquement les foudres de son monte-escalier, qui devient grâce aux gremlins une véritable chaise électrique. C’est aussi dans un centre commercial que le « rayé » disparaît, Joe Dante parachevant la comparaison avec les stéréotypes distillés au préalable dans son récit.

Dans cet exergue, Gizmo apparaît comme l’antonyme de cette parodie sociétale. Issu d’un phalanstère artisanal dont il est la figure de proue, chacun de ses actes le pose en oxymore de tout ce que feront ses frères par la suite. Le mogwai s’émeut devant L’invasion des profanateurs de sépultures ou Pour plaire à sa belle alors que les gremlins se goinfrent de pop-corn devant Blanche Neige et les sept nains, pur produit Disney. Outre son charme, c’est aussi lui qui élimine « le rayé », à l’origine des ravages en ville. Il n’est pas anodin de le voir s’attacher à Billy, seul personnage non-contaminé par le virus consumériste. Le jeune homme s’évade par l’intermédiaire de bande-dessinées et se montre infiniment plus à l’aise pour séduire quand le film bascule dans la fiction, contrairement à tous les autres personnages.

Outre la satire, Joe Dante défend aussi un cinéma créatif et épique, venant frapper de plein fouet les archétypes d’une simple comédie de Noël. A la fin, c’est M.Wing qui dicte la morale de l’histoire et qui rappelle à la famille de Billy que la société occidentale ne mérite pas cet imaginaire débridé, ce conte artisanal où la fiction se déploie. Une prophétie qui se concrétisera avec trente-cinq ans de productions saisonnières mièvres, comme si les personnages étaient condamnés à vivre le cauchemar auquel Billy est confronté pendant une bonne partie du film.

GREMLINS trouvera une belle continuité narrative et morale non pas avec sa suite éponyme, sorti en 1990, mais avec un autre film de Joe Dante, Small Soldiers (Nous vous invitons à visionner l’excellente analyse de Karim Debbache pour Chroma à ce sujet). Le pastiche des rites de l’American way of life y est tout aussi féroce, avec la même tonalité ironique. La méticulosité dont fait preuve Dante dans sa mise en scène traduit l’amour d’un cinéphile pour un cinéma d’art et d’essai artisanal, antithèse de l’impérialisme des blockbusters. Une ode dont la mélodie s’est malheureusement essoufflée avec le temps, mais qui mérite d’être pleinement réhabilitée en cette période de Noël.

Emeric

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