En racontant le destin tragique d’un berger souffrant d’un handicap mental, Mehmet Ada Oztekin permet au cinéma turc de dépasser les frontières et de rencontrer un véritable succès international. Si le film fonctionne et parvient à susciter l’émotion, le résultat global regorge malheureusement de nombreux clichés.

Le film débute dans un petit village de la côte égéenne, en 1983. C’est dans ce cadre idyllique que la vie de Memo va chavirer lorsque la fille d’un général de guerre décède par accident. D’emblée, le récit bascule dans la tragédie et le spectateur réalise qu’aucune concession ne sera faite à l’égard des personnages : Memo se fait enfermer pour un crime qu’il n’a pas commis devant sa fille et sa grand-mère, démunies. La situation initiale détonne, tant sur le fond que sur la forme. Alors que la mise en scène aspire à insister sur la symbiose qu’inspire ce paradis rural, une violence des plus crues survient et brise l’équilibre initial. La transition vers le drame n’est pas sans rappeler les grands récits américains portant sur les injustices raciales et xénophobes ; la musique larmoyante à souhait et les ralentis, utilisés avec excès, instaurent un manichéisme stéréotypé que le récit aurait pu éviter. Le père de la victime ne dépasse jamais son statut d’antagoniste caricatural, sujet à la violence, plus intéressé par le sort de Memo que par celui de sa fille. Ces écueils sont d’autant plus regrettables que dès lors que le jeune berger se fait emprisonner, le film bascule dans une étude de mœurs simpliste mais qui ne survole plus les caractères mis à l’écran.

C’est en effet lorsque Memo est au contact des prisonniers que le récit trouve ses meilleurs moments. Toutes ces entités apprennent de lui et le berger, alors enfermé, évolue aussi, découvre un phalanstère où il n’est plus rejeté et où ses qualités sont reconnues à leur juste valeur. Le postulat de base pouvait susciter la crainte de par les poncifs inévitables que ne pouvait éviter le réalisateur en racontant ce type d’histoire (on pense aux moqueries grossières proférées à l’encontre de Memo lorsqu’il traverse le village). Pourtant, le récit se renouvelle lorsqu’il s’attarde sur ces figures de l’ombre, enfermées ensemble dans une gendarmerie. Mehmet Ada Öztekin prend ainsi le temps de développer chacune de ces personnalités qui influeront sur le destin du personnage central. Lorsque Ova parvient à rejoindre son père dans la fameuse cellule sept, son interrogatoire teinté d’innocence donne naissance à une introspection inattendue dans le milieu carcéral. D’abord réticent et violent, chacun des prisonniers se livre au contact de la jeune fille et donne à voir les tares indissociables d’un pays en proie au doute et au conflit. Qu’il s’agisse de la religion ou de la guerre, de nombreuses thématiques sont abordées sans concession. Le spectateur comprend les traumatismes subis par ces êtres cassés et pourtant plus sensibles au bien-fondé que les acteurs juridiques vivant à l’extérieur. La tonalité reste légère et le manichéisme global n’est jamais vraiment réfléchi mais ces séquences participent à l’émotion que le film parvient à susciter.

Photo du film 7. KOĞUŞTAKI MUCIZE

© Kinostar Filmverleih GmbH

Outre la majeure partie passée en prison, le film propose de jolis paysages de la côte égéenne en usant de plans larges et de travellings parcourant les chemins bucoliques du village maritime. On y suit souvent Ova, pleine d’illusions quant à la libération de son père. L’électron libre, plutôt attachante, tombe même durant l’une de ses promenades sur un soldat ayant observé la scène de crime. Réel clef scénaristique, l’homme est le symbole des facilités inhérentes à cette fable qui bascule même dans le merveilleux burlesque lors d’un final peu vraisemblable. C’est ce qui rend l’ensemble regrettable : les efforts dans la réalisation et dans la construction des personnages sont ternis par des ressorts scénaristiques évitables. En insistant sur la tristesse d’une situation invoquant l’empathie, la musique larmoyante exaspère et parachève de décrédibiliser certains personnages. Ainsi, il est difficile de comprendre ce qui pousse l’un des compagnons de cellule à se sacrifier et ce malgré de nombreux discours didactiques. La mort devient le seul recours pour donner espoir, un constat paradoxal bien dissimulé par les ressorts techniques créant une tension dramatique faussée parfaitement développée lors d’une péroraison logiquement pleine d’espoir.

L’ensemble souffre donc d’une ambivalence assez préjudiciable. Les séquences dans la cellule éponyme sont souvent touchantes et donnent à voir des personnages singuliers et peu communs, à l’image du chef de ce microcosme (son évolution est la grande réussite du film). Memo, s’il suscite le doute au début, finit par remporter l’adhésion en se présentant tout au long du film comme un parangon de vertu. Malheureusement, les facilités dans la réalisation pour établir l’intensité émotionnelle et les failles d’un scénario prévisible rendent l’ensemble parfois amer et indigeste. Là où Mehmet Ada Öztekin aurait dû inviter ses personnages à questionner l’injustice, son insistance pour souligner l’opposition éternelle entre bien et mal dessert l’apologue. Reste un film dépaysant et poignant qui parvient à surprendre lorsqu’il prend le temps d’observer les personnalités fortes de la cellule sept, réel intérêt de cette œuvre hétéroclite.

Emeric Lavoine

Votre avis ?

7. KOĞUŞTAKI MUCIZE, la tragédie prise au piège des clichés - Critique
Titre original : Koğuştaki Mucize
Réalisation : Mehmet Ada Öztekin
Scénario : Kubilay Tat
Acteurs principaux : Aras Bulut İynemli, Nisa Sofiya Aksongur, Deniz Baysal
Date de sortie :13 mars 2020
Durée : 2h12min
2.0Note finale
Avis des lecteurs 62 Avis

proposer un article ?