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LUX ÆTERNA, la nuit française – Critique

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Dans la lignée de Climax, Gaspard Noé revient avec un moyen métrage déconcertant et réussi. La dégénérescence d’un tournage devient prétexte à une explosion visuelle hypnotique. Si les sens sont mis à rude épreuve, le metteur en scène signe ici son œuvre la plus abordable, doublée d’un lyrisme singulier et vivifiant.

Du cinéma de Gaspard Noé, on apprécie autant qu’on redoute la violence graphique et physique qu’il impose aux corps. Radical et sans scrupule, il est impossible de rester indifférent devant chacun de ses films, repoussant le spectateur dans ses retranchements les plus profonds. Présenté à Cannes en 2019, LUX ÆTERNA poursuit heureusement le virage entamé par Climax dans la filmographie de Noé. Les extraits d‘Haxan, documentaire muet sur la chasse aux sorcières en Europe, et de Jour de colère de Dreyer, projetés en préambule, pouvaient laisser penser qu’une bascule allait s’opérer, du tournage vers le film de sorcellerie, du réalisme pessimiste au « sexocide » poétisé. Or il n’en est rien : LUX ÆTERNA traite avant tout de l’impossibilité de réaliser un film et de l’expérience aliénante qu’est la vie sur un plateau.

Le seul instant de répit épargnant personnages et spectateurs reste cette séquence où Béatrice Dalle et Charlotte Gainsbourg échangent sur leurs vécus professionnels respectifs. Un dialogue improvisé prend forme, un voyage sous couvert d’anonymat de tournage en tournage qui donne à voir le talent intarissable des deux interprètes. Dalle s’en donne à cœur joie lorsqu’elle navigue entre l’Italie et les États-Unis, d’un scandale à l’autre, narrant, avec la tendresse crue qu’est la sienne, les ignominies passées. Gainsbourg en fait de même, et alors éclot à l’écran une sorte d’humour informe et envoûtant. Séduisantes de franchise et de sincérité, ignorantes du chaos sous-jacent qui s’apprête à tout renverser.

Notre Critique de Climax

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Séparées par la suite pour les besoins du tournage, l’écran se scinde en deux parties distinctes pour suivre les directions prises par l’actrice et la réalisatrice. Autour d’elles, producteurs, maquilleurs, décorateurs et autres opportunistes gravitent et s’approchent, parlent et touchent ces deux corps devenus des astres entourés d’orbites malveillants. Sans nous perdre, la progression en deux mouvements est même jubilatoire dès lors qu’elle donne à voir les pantins qui oppressent jusqu’aux cris et aux larmes. Le miroir parodique version Noé n’épargne personne et une forme d’humour quasi-méconnue de sa filmographie se dégage de ce labyrinthe sensoriel. En moins de dix répliques, chaque personnage parvient à se rendre détestable dans ce microcosme satirique où le rire se déploie fréquemment.

Alors qu’on imagine que Charlotte Gainsbourg trouve enfin une case où elle n’est pas mise en échec par l’un de ces pions, la tension se décuple par le biais d’un coup de téléphone anodin. En l’espace de deux scènes, le film passionne par cette capacité à susciter subitement une tension inattendue et excitante. Sous-entendu par un fond sonore oppressant, l’électricité des conversations et des cris se matérialise à l’écran sous la forme d’éclairs à l’extérieur et d’une scène où sont filmées trois sorcières sur un bûcher au rythme du Requiem de Verdi. Le jeu sur le bruit comme forme de menace invisible n’est pas sans rappeler l’usage qu’en faisait Lynch tout au long de la saison 3 de Twin Peaks, jusqu’à l’explosion finale. Il en est de même dans LUX ÆTERNA, à ceci près que la trajectoire suivie par les personnages est inversée. Là où Cooper sortait pour affronter l’atrocité du Monde, l’actrice se fond progressivement dans le champ fictionnel avant de disparaître, fuyant les cris et la dégénérescence du tournage au terme d’une explosion visuelle salvatrice.

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Les cinq dernières minutes incarnent cette disparition par la lumière, le resserrement du champ mais aussi l’orgasme fictionnel, si cher à Noé. Après les errances, la quête de justice, et la danse, la jouissance trouve ses origines dans un désordre chronique, à l’instant où les lumières et l’expérimentation visuelle reprennent leur droit. Le chaos final symbolise le cri d’amour que jette Noé en direction du cinéma, au terme de ces trop courtes cinquante minutes. L’échappatoire fictionnelle et technique prend forme et se révèle nécessaire pour fuir la monstruosité imposée par le tournage et ses actants. Loin de ces figures machiavéliques, l’actrice prend son envol au rythme des couleurs, emportée par la lumière. Une ode à la liberté envoûtante et cruellement drôle, un feu dont on espère qu’il attisera d’autres flammes, encore plus grandes.

Emeric

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Titre original : Lux Aeterna
Réalisation : Gaspard Noé
Scénario : Gaspard Noé
Acteurs principaux : Béatrice Dalle, Charlotte Gainsbourg
Date de sortie : 23 septembre 2020
Durée :50min
4
RÉUSSI

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