Photo du film ROQYA
Crédits : Icono Clast, Lyly Films, France 2 Cinéma

ROQYA, une chasse aux sorcières d’une modernité rétrograde – Critique

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La sorcellerie est une pratique occulte dorénavant fantasmée, pouvant même prêter à rire, pourtant elle existe toujours aujourd’hui. ROQYA de Saïd Belktibia nous le prouve en montrant qu’elle s’est modernisée tout en la plaçant dans un contexte très particulier.

Balais, chapeau pointu et smartphone

ROQYA dresse dans ses premières minutes l’historique de la sorcellerie d’un point de vue français. Pour son premier long-métrage, Saïd Belktibia ne délaisse toutefois pas l’Histoire du cinéma en s’y référant dès la première image tirée de Jeanne d’Arc de George Méliès, et dès le vrai premier plan qui rappelle le début de Suspiria de Dario Argento. Le réalisateur fait le « bon élève », toutefois cet « exposé », répondant presque au Häxan de Benjamin Christensen, est nécessaire pour pouvoir traiter de façon moderne la sorcellerie. Grâce aux écrans – et par là Internet –, la sorcellerie est devenue plus facile d’accès. Nous sommes même dans l’uberisation de la pratique avec Nour (Golshifteh Farahani) mettant en place une application pour trouver son sorcier ou sa voyante. L’occultisme s’est mis au goût du jour sauf que sa plus grande diffusion implique aussi un plus grand danger pour ceux qui le pratique. Si c’est le cas, c’est parce que les mentalités, elles, n’ont pas changé. Ainsi, s’il est plus facile de trouver une sorcière, il est tout aussi aisé de la dénoncer. ROQYA comprend les enjeux de son époque en sortant cette figure cachée dans sa grotte pour la placer au milieu de la banlieue francilienne. Ces tours à pertes de vue sont plus imposantes et redoutables que les maisonnettes d’il y a des siècles. Néanmoins, ces immeubles modernes font aussi le lien avec le passé. Les transitions permettant de passer de la lumière à l’obscurité sont faites via des plans sur elles. La nuit, que ce soit aujourd’hui ou il y a des centaines d’années, reste le moment propice à l’occultisme et à la chasse. ROQYA recourt à d’autres pratiques surannées montrant ainsi que malgré la modernisation, la barbarie humaine ne change pas, et notamment envers les femmes.

La persistance temporelle de la misogynie

La sorcière est par nature une femme persécutée injustement par des hommes. Nour ne fait pas exception, elle qui renvoi à celles de Salem ou même à Jeanne d’Arc. Ce n’est qu’une femme divorcée devant élever seule son fils. Certes, les animaux exotiques qu’elle vend servent à des fins discutables, toutefois cela mérite-t-il de se faire pourchasser par des hommes ? Nour doit faire face à une justice archaïque et patriarcale où elle est dans l’impossibilité de se défendre. Les attaques qu’elle subit publiquement sont marquées par la non-intervention des passants, le métrage nous appuyant cet état de fait par des plans larges cinglants. Nour n’est plus qu’un animal pour eux et le film appuie régulièrement sur ce parallèle. ROQYA, comme Vermines il y a quelques mois, présente une personne qui a décidé de se battre plutôt que de rester dans sa cage, à la différence qu’ici cette animalerie représente la condition de la femme. De caméléon se cachant dans l’ombre, Nour devient une grenouille venimeuse prête à tout pour sauver sa peau et celle d’Amine (Amine Zariouhi), son fils.

Combattre le feu par le feu

D’une chasse, ROQYA passe inéluctablement à une quête de vengeance. Pour mettre en place cet acte vindicatif, le métrage fait le choix de donner raison aux persécuteurs. Nour pratique ainsi la sorcellerie, mais le fait pour se protéger. C’est une action désespérée qui, pourtant, va porter ses fruits. Le réalisateur veut nous faire croire qu’elle en est devenue une, notamment lorsqu’elle maudit Ahmed (Issaka Sawadogo) dans une ambiance brumeuse couvrant les HLM précédemment menaçants. De menacée, elle devient la menace. Même si le film risque parfois de totalement basculer dans la sorcellerie en détruisant son propos, il montre dans son final non pas une sorcière, mais une mère. Nour n’a pas succombé à l’occultisme – malgré des séquences dédiées à celle-ci –, pourtant Golshifteh Farahani semble totalement habitée. Enragée, elle propose une conclusion d’une violence insoupçonnée.

L’occultisme religieux

ROQYA aurait pu s’emmêler les potions au point de le faire imploser. Au contraire, il en propose une réfléchie et ce dès son titre. Le film n’est pas la traduction de « sorcière » en arabe, mais est le nom d’un exorcisme musulman. Entre sorcellerie et religion, le métrage ne fait aucune différence. Les deux se diffusent de la même façon et pratiquent le même endoctrinement. La potion est mise au même niveau que l’eau bénite, il n’y a que le récipient qui change. C’est marqué ici dans la photographie qui se veut chaude et exotique dans l’un, froide et familière dans l’autre. Ce sont dans ces cas précis l’exorcisme chrétien et celui musulman qui se confrontent. Le premier cas n’a pourtant rien à voir avec cette chaleur exotique, toutefois elle est davantage fantasmée, à l’inverse de l’autre. Dans les deux cas, ce sont les séquences les plus terribles du film alors que les deux religions sont censées n’avoir aucun lien avec la sorcellerie. Plus généralement, Saïd Belktibia dénonce une société asservie par la religion des écrans. Les nouveaux fidèles agissent selon ce qu’ils entendent ou voient, que ce soit de la part d’un prêtre ou d’un marabout. Cette chasse aux sorcières n’est que le résultat de ce problème, un résultat accablant.

ROQYA poursuit l’élan horrifique francophone de ces derniers mois en invoquant cette fois-ci la figure de la sorcière. Cette première œuvre ne la réinvente pas, mais la transpose dans la France actuelle d’une façon très osée.

Flavien CARRÉ

Auteur·rice

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