THE VAST OF NIGHT, expérience nocturne – Critique

“Les années 1950 en noir et blanc. Nouveau Mexique, atterrissage d’OVNI”. C’est apparemment avec ces quelques mots qu’Andrew Patterson, 40 ans, a commencé à réfléchir à ce qui deviendrait son premier long-métrage.

Les (trop) rares articles parlant du film mentionnent tous les mêmes éléments qui renforcent son aura : film tourné fin 2016 en moins d’un mois pour 700 000 dollars (autofinancé), refusé dans 18 festivals, puis finalement projeté à Slamdance en janvier 2019 pour ensuite être acheté par Amazon et disponible sur Prime Video depuis 2020 (et adoubé par Steven Soderbergh, ce qui sera évidemment mit en avant).
Il n’en fallait pas plus pour la critique de s’emballer, et les spectateurs, lisant les premiers avis dithyrambiques, d’être plutôt déçus. Car le film ne nous propose pas ce qu’on attend. Pas vraiment. Mais il tente des choses. Avec beaucoup de sincérité. Et devient donc, en plus d’un film modeste mais réellement passionnant, un nouveau cas intéressant de divergence entre critique et public, l’un le trouvant réjouissant, l’autre assez décevant. Le résultat ? Un peu des deux évidemment (mais bien plus réjouissant que décevant).

La nuit commence à Cayuga, petite ville (fictive) du Nouveau-Mexique enveloppée dans une atmosphère envoûtante d’une nuit d’été des années 1950. L’équipe de basket locale joue à domicile et tout le monde va les encourager. Du coup, Fay et Everett, deux curieux au débit de parole élevé qui discutent magnétophone – Everett apprenant à Fay l’utilisation de cet objet qui la fascine – vont avoir la bourgade presque à eux seuls pour vivre ce qui va leur arriver. Ça discute donc nouvelles technologies à un rythme qui nous ferait presque croire qu’on est chez Aaron Sorkin ou chez Karim Debbache, alors que les deux se dirigent vers leurs lieux de travail respectifs. Radio locale pour Everett, standard téléphonique pour Fay. Là où se déclenchera l’intrigue par le biais de fréquences sonores et d’appels bien étranges…

C’est d’ailleurs une composante essentielle du film de Patterson : l’importance des objets. On découvre le magnétophone, on le triture, on manipule les câbles, on écoute les cassettes… Toute l’expérience commence d’abord par ça pour ensuite passer par le son et la suggestion. Combinés au charisme des acteurs – aussi impliqués et inspirés que pour l’instant peu connus et expérimentés – et à la maîtrise du réalisateur, l’expérience devient rapidement prenante à mesure que la nuit avance…

Il ne faut pas en dire plus, le reste est à découvrir. Néanmoins, il est vrai que le dispositif peut en laisser sur le carreau. Car si l’expérience – et le mot est important : ici on ne regarde pas d’un seul œil, avec l’autre sur le téléphone et la main dans le paquet de chips – développe donc un aspect fascinant, le réalisateur (qui s’est aussi occupé du montage et a cosigné le scénario) joue tout le long un jeu risqué et courageux, celui de ne rien nous offrir sur un plateau. Les regards, les intonations ou encore les silences encouragent à ressentir et à imaginer ce qui se joue à plus grande échelle. On pourra seulement regretter probablement un peu trop de dialogues c’est vrai, et l’aspect minimaliste (simpliste ?) du récit peut laisser penser qu’il aurait pu y avoir plus. 

Mais il y a trop de talent dans la mise en scène ou encore dans le soin apporté aux dialogues, justement, pour ne pas se laisser séduire. Ce qui est d’ailleurs, par exemple, précisément le point de vue d’Alexandre Astier, célèbre amateur de bons mots, qui estime que c’est leur objectif, et non celui d’expliquer : “[Quand on fait un spectacle ou un film] je ne crois pas qu’on puisse se passer de séduction. (…) Les comédiens ça se nourrit avant tout avec du texte1Interview de la Fabrique Universitaire du Cinéma.

Et puis c’était le premier long de Patterson, celui-ci n’ayant fait jusque-là « que » des publicités et des court-métrages pour l’équipe de basket (décidément) d’Oklahoma City, sa ville natale dans laquelle il a créé sa boîte de production et a, en gros, conçu ce film dans son coin avec des gens autant passionnés que lui. Bref, une belle histoire de film aussi modeste que sincère, les interviews du réalisateur transpirant la passion pour ce projet qu’il a porté pendant longtemps, ce dernier ne connaissant à ce moment-là absolument personne dans l’industrie.

Nul doute qu’on entendra parler de lui à nouveau et on espère qu’on lui donnera l’opportunité de continuer à explorer le cinéma avec autant de plaisir que sa caméra le fait avec l’obscurité. Ou pas, d’ailleurs, le bonhomme étant visiblement tout à fait capable de nous sortir des œuvres audacieuses, intelligentes, engageantes et rares avec pas grand chose et de lui-même. Ce genre de créations qui donnent envie d’élargir notre champ de vision, de ressentir, d’écouter, d’aller voir et d’explorer…
Vaste est la nuit, tout comme ce genre de cinéma…

Simon Beauchamps

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Titre original : The vast of night
Réalisation : Andrew Patterson
Scénario : James Montague, Craig W. Sanger
Acteurs principaux : Sierra McCormick, Jake Horowitz, Gail Cronauer
Date de sortie : 3 juillet 2020 sur Prime Video
Durée : 1h31min
3.5
  • 1
    Interview de la Fabrique Universitaire du Cinéma

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