Sélection officielle Un certain regard au festival de Cannes 2016, LA DANSEUSE est un ambitieux premier long-métrage pour Stéphanie Di Giusto. Il s’agit d’un hommage à Loïe Fuller, une femme dont le talent précurseur a révolutionné l’art scénique à la fin du XIXe siècle. En inventant une sorte de danse moderne, visuelle et sensorielle accompagnée d’accessoires et de jeux de lumières, elle créa à elle seule un spectacle « multimédia » à part entière. Pour autant, il ne s’agit nullement d’un biopic puisque la réalisatrice s’est permis un certain nombre de libertés. Sa volonté fut donc simplement de nous faire découvrir cette icône emblématique des cabarets de la Belle Epoque, quasiment tombée dans l’oubli, et de rétablir cette injustice en dressant le portrait émouvant de ce personnage complexe, paradoxal, passionné et génial, merveilleusement interprété par Soko.

La Danseuse

© Wild Bunch Distribution

LA DANSEUSE était un projet ambitieux et risqué dans la mesure où il n’existait aucun film de ce spectacle avant-gardiste. Il fallait donc un travail minutieux pour le recomposer fidèlement à travers des croquis et des témoignages de danseuses ayant imité Loïe Fuller. Ambitieux aussi eu égard aux moyens déployés, notamment pour pouvoir tourner à l’Opéra Garnier où Loïe Fuller parvint à imposer sa création. Tout en s’offrant un casting aussi luxueux, pouvant nécessairement générer des attentes (François Damiens, Mélanie Thierry, Gaspar Ulliel) Stéphanie Di Giusto a été maligne en proposant à Lily-Rose Depp son premier rôle important au cinéma (juste avant Planétarium de Rebecca Zlotowski). LA DANSEUSE a ainsi bénéficié instantanément du buzz médiatique non négligeable qui s’est créé autour de la jeune femme. Quant au résultat de ce pari risqué, on peut dire que si le film n’est pas parfait il reste encourageant pour un premier long-métrage car la réalisatrice a su créer une empathie envers son personnage et imprégner une esthétique certaine à ses images, laissant un goût de poésie mélancolique dans l’esprit du spectateur.

“Ce qui est émouvant dans LA DANSEUSE, grâce à l’incarnation puissante et magnétique de Soko, c’est le paradoxe entre la force physique et de caractère de cette femme et son extrême fragilité intime.”

Stéphanie Di Giusto parvient subtilement à nous toucher à travers l’histoire de cette danseuse américaine qui a eu le courage de traverser l’Atlantique pour faire breveter les techniques de sa « Danse serpentine » en France et réaliser son rêve de la mettre en scène. Un rêve surdimensionné (il lui fallait 25 techniciens par exemple), à la hauteur de sa créativité. Ce qui est émouvant dans LA DANSEUSE, grâce à l’incarnation puissante et magnétique de Soko, c’est le paradoxe entre la force physique et de caractère de cette femme et son extrême fragilité intime. On a l’impression qu’elle a transformé en moteur tout le mal-être qu’elle ressent pour surmonter ce désamour pour son corps, cette souffrance d’être à l’opposé de l’esthétisme et de la grâce dont elle rêve. Par le biais de son énergie, elle se jette à corps perdu dans un projet qui la détruit physiquement pour exister à travers ces mouvements qu’elle met en scène et qui créent, eux, de la beauté. Cette volonté, caractéristique des gens qui n’ont rien à perdre, est à elle seule fascinante. Tout comme son acharnement quotidien, au prix de sa santé, pour livrer à son public une performance inédite, tout en restant dans l’ombre par peur de décevoir.

Enfin, difficile d’être insensible à l’autodestruction psychique qu’elle s’impose à travers la relation qu’elle entretien avec Isadora Duncan (parfaitement incarnée par Lilly-Rose Depp). Cette dernière, jeune prodige de la danse, lui volera tout bonnement la vedette et l’éclipsera sans l’ombre d’un scrupule. Loïe Fuller sera à la fois envoûtée et détruite par celle qui représente tout ce qui lui fait défaut : la beauté et la grâce instinctive révélées par chaque ondulation de son corps gracile.

La Danseuse

© Wild Bunch Distribution

Le film comporte, certes, quelques lenteurs, mais son défaut se trouve alors surtout dans le manque de crédibilité d’un des personnages principaux : Louis Dorsay (Gaspar Ulliel). Cela s’explique sans doute par le fait qu’il sorte tout droit de l’imagination de la réalisatrice. On comprend la nécessité qu’elle a éprouvé d’ajouter une présence masculine au milieu de toutes ces femmes mais le résultat retire de la clarté au film, là où il ajoute du romanesque. On ne saurait dire s’il s’agit du choix de Gaspard Ulliel ou plus certainement de l’écriture de son personnage aux contours trop imprécis mais le fait de l’introduire pour tourner autour de la sexualité de Loïe Fuller au lieu d’aborder franchement son homosexualité ne semble pas très judicieux. L’ambiguïté de cette relation et le dévouement réciproque de ses protagonistes finit par troubler le récit pour le projeter dans une dimension un peu trop mélodramatique.

LA DANSEUSE trouve ainsi sa force dans le personnage principal qu’il dépeint, au fil d’un parcours aussi atypique que bouleversant. De surcroît, la présence discrète mais bienveillante des personnages interprétés par Mélanie Thierry et François Damiens apportent avec justesse une douceur réconfortante au milieu de ce robuste combat mené par Loïe Fuller contre elle-même. Stéphanie Di Giusto parvient à insuffler et transmettre une forte énergie dans les magnifiques scènes de danse de Soko, intensifiée par la musique de Vivaldi version moderne (par Max Richter). Seul le côté un peu trop romanesque reste à regretter mais n’entache pas complètement l’intérêt que la vie de Loïe Fuller peut susciter.

Stéphanie Ayache
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