Une seconde vision m’aura permis d’évaluer un peu mieux la richesse et la valeur de ce film… L’occasion de contre-critiquer mon propre avis !

La fatigue inhérente du milieu de festival n’aidant pas, beaucoup ont reproché à THE ASSASSIN son scénario confus et illisible… Effectivement : les implications politiques peuvent demeurer floues, sauf si vous avez fait une thèse sur l’Histoire de la Chine du 8ème siècle ; ce n’est évidemment pas mon cas mais à mon sens, pas vraiment important non plus : le contexte reste une toile de fond, et au premier plan, les vrais enjeux, finalement assez intimes et accessibles. Amour, trahison, passion, désillusions, etc.

Les personnages qui se démarquent sont donc ceux, émotionnellement impliqués. Une certaine mélancolie semble les diriger, à cause de la durée hors-normes des magnifiques plans les mettant en valeur. On retiendra évidemment Nie Yin-niang (Shu Qi), protagoniste ni central, ni manichéen qui, comme dans Mad Max, n’est qu’un outil humain possédant ses propres motivations – trouver par exemple, une sorte de rédemption au cœur de ses tâches d’assassin. Un personnage sentimentalement maudit, dont le mutisme observateur associé à son talent martial presque indétrônable, lui confère une classe internationale.

Photo du film THE ASSASSIN

© Ad Vitam

Le contexte exposé, que reste-t-il ? TOUT.
La mise en scène (qui a remporté le prix dédié au festival de Cannes) est proprement monstrueuse. Beaucoup de choses la composent ! Le rendu esthétique n’en est par exemple, qu’UNE facette. THE ASSASSIN utilise tous les ingrédients propres au Wu Xia Pian – décors riches, grandioses et fastes, costumes colorés typiques, environnement naturels variés, combats “aériens”…  Mais la différence est la façon de filmer de Hou Hsia Hsien.

Le réalisateur impose un rythme ultra-hypnotique (que certains pourront qualifier d’ultra-lent ;) ) où la caméra n’accompagne pas l’action mais au contraire, prend de la distance et se fige. Mais loin de donner au film un aspect froid, cela lui confère une aura envoûtante singulière… Comme un documentaire qui serait particulièrement sensible à certaines choses…  Des paysages, des expressions, des décisions, des actions. C’est pour moi, une posture complètement inédite et originale pour du wu xia pian, ou même pour du cinéma d’action.

“Un monument cinématographique, aussi inaccessible et radical qu’exceptionnel.”

Puis, il y a la question de la composition et de la durée des plans ; leur longueur tant critiquée n’est pas qu’un effet bourgeois destiné à ennuyer le spectateur… Au contraire. Cela apparaît comme logique, au sein d’une mise en scène stimulante. Chaque plan est ainsi incroyablement riche, non seulement dans les intérieurs (ce qui est relativement normal pour ce genre de film) mais également dans ses extérieurs; de manière générale, Hou Hsiao Hsien y pose sa caméra, et nous propose d’observer un long moment les moindres détails de chaque environnement, lieu, personnages; de nous en imprégner. Puis subitement, il y a cet élément concret qui redéfinit tout, jusqu’au ton initial de la scène. Des pleurs, une colère, un ralenti, un sort “vaudou”, une phrase choc, un effet comique hors-sujet, un assassinat… Bref. Surprise et émotions se cachent dans l’élongation, mais il faut d’abord accepter de se laisser emporter.

Le réalisateur parvient au final, à donner une véritable puissance émotionnelle à chaque instant : on touche presque au miracle. Simple : j’ai eu envie d’applaudir ce que je voyais à quasiment chaque fin de plan. Qu’il s’agisse d’une danse de salon, d’une attaque surprise, d’un dialogue commanditant un assassinat (la première scène du film), d’un coucher de soleil… Ou de cette fameuse scène de la montagne :

Un plan absolument parfait et incroyable, situé en fin de film - c'est donc un petit spoil.

La caméra, immobile, nous montre d’abord le fond d’une vallée. Puis, dézoome ; cette vallée apparaît comme écrasée par d’imposantes et vertes montagnes. Subitement, la caméra pivote vers la droite pour suivre vaguement un nuage de brume qui remonte doucement le long des parois-forêts. Allant plus vite que celui-ci, la caméra finit par le perdre de vue… Jusqu’à se focaliser sur quelque chose que l’on a d’abord du mal à distinguer, mais dont l’aura ne laisse bientôt plus de doutes sur son identité : “la nonne”. Debout, droite, à quelque mètres de la caméra, au col des montagnes. Une statue blanche au milieu de ce décor de malade. Un détail noir bouge en bas à droite, se rapproche ; c’est Nie Yin-niang. Elle vient annoncer quelque chose d’important : elle a décidé de ne pas tuer sa cible. Et, PILE À CE MOMENT, passe le nuage de brume que nous avions vu plus tôt… Illustrant comme un message divin cette déclaration pleine de sens. PWAAAAAH.

Photo du film THE ASSASSIN

© Ad Vitam

Cette scène s’est inscrite direct dans mon top 10 des instants cinématographiques les plus puissants ever… genre : entre le voyage en train dans Chihiro, la transition allumette/désert dans Lawrence d’Arabie et quand Brad Pitt ouvre la boite dans Se7en. BOOM. 


Sans oublier la partition sonore parfaitement fusionnelle avec l’image ! On ne sait jamais vraiment si elle est perçue à l’intérieur du film ou présente pour le spectateur (intra ou extra diégétique) mais elle rythme – souvent en contre-temps – chaque plan du film. Du génie.

Ce qui est singulier avec THE ASSASSIN, c’est que c’est la mise en scène est vectrice d’émotion, et se répartit à travers chaque autre aspect structurel (scénario, écriture, interprétation). Le film de Hou Hsiao Hsien rejoint ainsi d’autres monuments sensoriels de la sélection officielle, qui doivent impérativement être ressentis et ne se racontent pas : Mad Max: Fury Road, Le Fils de Saul, Sicario. Une autre preuve de la cohérence de ce Cannes 2015, puis d’un certain renouveau de la façon de considérer le cinéma.

THE ASSASSIN, prix de la mise en scène au festival de Cannes édition 2015.
Si j’avais été Le Jury, THE ASSASSIN, CAROL et SICARIO auraient été palmes d’or, ex aequo.

Georgeslechameau

D’ACCORD ? PAS D’ACCORD ?

BANDE-ANNONCE