Laurent Cantet offre dans son dernier film, L’Atelier, une fascinante confrontation entre le concept de la création littéraire et la vie réelle, source d’inspiration des écrivains, aguerris ou en herbe.

Le réalisateur Laurent Cantet, qui s’est exprimé lors d’une Masterclass au Festival International du Film de La Rochelle, a commencé à écrire le scénario de l’ATELIER dix sept ans auparavant, lors de la fermeture des chantiers navals de La Ciotat. Une mission locale de la ville lui avait proposé d’animer un atelier d’écriture, permettant aux jeunes de s’exprimer sur cet événement. Mais le réalisateur avait finalement décidé de se consacrer pleinement au scénario de l’Emploi du temps. Après Vers le Sud, Entre les Murs (Palme d’Or à Cannes en 2008) ou encore Retour à Ithaque, Laurent Cantet a éprouvé à nouveau ce besoin de confrontation à la parole du groupe- souvent fil rouge de ses films-  avec l’aide de son coscénariste habituel Robin Campillo (120 battements par minute). Il situe donc son film comme initialement prévu, au cœur de La Ciotat en déshérence, entre les cigales des pinèdes et le bleu des calanques.Photo du film L'ATELIERLa vérité des échanges et des comportements qui se dégagent du jeu des acteurs provient essentiellement du fait que les jeunes choisis par Laurent Cantet ne sont pas des professionnels du cinéma. Comme Thierry de Peretti pour Une Vie Violente, ou Karim Dridi pour Chouf, il les a fait participer ces jeunes à des ateliers d’improvisation, qui ont permis d’enrichir le scénario et les dialogues. Le réalisateur a veillé “à leur laisser de l’espace par rapport à leurs préoccupations”, d’autant que l’attentat de Nice a eu lieu pendant les répétitions. Tous ces jeunes acteurs et actrices sont confondants de naturel, mais celui qui impressionne le plus, par sa distance et sa dureté, est indéniablement le glaçant Matthieu Lucci, qui interprète Antoine.

C’est à lui que Olivia/Marina Fois (déjà excellente dans Irréprochable de Sébastien Marnier) va surtout être confrontée, et de bien des manières. Mais au bout du compte, et sans dévoiler quoi que ce soit de l’intrigue au suspense passionnant, ce duel générationnel au soleil va les faire tous deux évoluer. D’un côté, Olivia, écrivain parisienne, auteur reconnue de polar, sûre d’elle, prétentieuse aux yeux de certains. Assez antipathique et absolument pas emphatique, elle se pose en donneuse de leçons au groupe. Mais sa méthode atteindra rapidement ses limites, d’autant que ces jeunes n’ont pas tous choisi de participer à l’atelier. Alors, à leur contact, elle s’ouvre peu à peu, saisit mieux ce qu’ils vivent et ressentent. Elle s’intéresse à eux, les provoque, les pousse dans leurs retranchements.

“L’Atelier, grâce à un suspense surprenant, offre de riches réflexions sur la jeunesse d’aujourd’hui et la nécessité absolue d’être à l’écoute, aussi bien de sa parole que de son imaginaire.”

Surtout, Olivia remplit sa mission de transmission puisqu’elle les aide à aller puiser au fond d’eux-mêmes et de leur histoire personnelle, à développer leur imagination, et l’envie d’écrire et le plaisir de créer. Car L’ATELIER est aussi un film qui évoque l’élan du processus de la création littéraire, du questionnement, du doute, de la page blanche, des fausses bonnes idées, des mauvaises pistes que prend une histoire. Grâce à cette parole qui circule entre les jeunes et Olivia, Laurent Cantet permet habilement au spectateur de mieux comprendre toutes les embûches qu’un écrivain- ou un scénariste- peut traverser lorsqu’il se retrouve face à lui-même.

Car un écrivain ou un scénariste, tout comme Olivia, se nourrit aussi de son observation de la vie réelle et de ses rencontres pour écrire et bâtir l’ossature de ses personnages et la cohérence de son récit. Il s’inspire, tel un vampire, parfois sans vergogne.Photo du film L'ATELIERDe l’autre coté, Antoine, un jeune homme du Sud de la France, dont le comportement permanent de remise en question de ses affirmations, de son jugement et de ses propres écrits, déstabilise Olivia dans ses fondements. Mystérieux, doté d’un certain talent, il semble n’entrer dans aucune case ni aucun de ses modes de pensées, ne semble accessible à aucun raisonnement, ni même être dupe de qui elle est. Elle va s’évertuer à comprendre pour quelles raisons ses idées de violentes lui viennent à l’esprit. Entouré d’une famille aimante, il passe beaucoup de temps sur Internet et les jeux vidéo en réseau. Laurent Cantet tenait d’ailleurs absolument, mais sans passer pour un vieil imbécile, à évoquer “les dangers d’Internet, en tant qu’outil de propagande, par l’immédiateté du discours sans analyse et la disponibilité d’images que l’on ne choisit pas“.

Par certains aspects, L’ATELIER fait d’ailleurs penser à Le Ciel attendra de Marie-Castille Mention-Schaar. Il pose subtilement cette question que tout adulte censé sera peut-être amené à se poser face à ces jeunes en construction, souvent désœuvrés et en manque de repères: la raison, l’argumentation, l’intelligence et la rhétorique suffisent-ils à convaincre ces jeunes des risques d’embrigadement de leur pensée? Et en ce sens, le réalisateur parvient parfaitement à répondre à ce qu’il a souhaité être l’un des enjeux principaux de son film, à savoir “montrer que la maîtrise des mots, des concepts et des idées est un bonne antidote à certaines attitudes dépressives des jeunes, tentés par des expériences extrêmes”. L’ATELIER, grâce à la mise en perspective subtile de deux personnalités opposées dans un suspense et un état d’alerte surprenants, parvient à offrir au spectateur de riches réflexions portant sur la jeunesse d’aujourd’hui et la nécessité absolue de rester à l’écoute, aussi bien de sa parole que de son imaginaire.

Sylvie-Noëlle

Votre avis ?

 

[CRITIQUE] L'ATELIER
Titre original : L’atelier
Réalisation : Laurent Cantet
Scénario : Laurent Cantet, Robin Campillo
Acteurs principaux : Marine Foïs, Matthieu Lucci
Date de sortie : 11 Octobre 2017
Durée : 1h53min
4.0Note finale
Avis des lecteurs 5 Avis


D'accord ? Pas d'accord ?

Notifications :
avatar
Tri par:   récents | anciens | populaires
wpDiscuz