CHOUF est une plongée vertigineuse au cœur du trafic de drogue des quartiers Nord de Marseille, profondément ancrée dans l’actualité. Le réalisateur Karim Dridi, qui vit à Marseille depuis 20 ans, offre un regard puissant et sans concession sur cette jeunesse sacrifiée, vivant dans la misère et l’exclusion qui engendrent la délinquance. CHOUF, signifie « regarde » en arabe, et c’est aussi le nom donné aux guetteurs des réseaux de drogue postés sur les immeubles, rappelant les indiens qui guettaient dans les western.

On est embarqué par les émotions qui se dégagent de cette destinée tragique du héros Sofiane (Sofian Khammes). Dans le but de vouloir faire son deuil et venger la mort de son frère, on le voit passer malgré lui du statut de l’étudiant en vacances à celui du dealer impliqué. Sofiane se retrouve suspendu entre deux mondes : celui ancré dans une réalité terrienne encore sauvage et animale, et celui promis aux étoiles grâce aux études et au théâtre dans lequel évolue son amie Najette (Naila Harzoune, croisée dans Made in France de Nicolas Boukhrief). La force de CHOUF est de montrer un héros pris dans un engrenage infernal, et qui va découvrir la peur au ventre, les doutes et la honte. On verra son combat personnel pour ne pas céder à sa part sombre, ses réticences à habiter le mal et à devenir, comme les autres, un tueur. Son humanité, son éducation, son éthique seront ses armes.

Photo du film CHOUF

© Pyramide Distribution

De nombreuses forces de caractère sont convoquées et mises à l’épreuve au sein de la bande dirigée par le dealer quasi gourou de Reda (Foued Nabba) : confiance, fierté, respect, courage. L’allégeance que lui font ses lieutenants, Rachid (Oussama Abdu Aal), Marteau (Zine Darar) ou Gatô (Foziwa Mahamed), fait froid dans le dos. Le réalisateur a très bien saisi tous les éléments qui composent les rapports de force dans une telle organisation : l’intimidation, la prise de pouvoir, la récompense, l’humiliation, la punition, l’éviction et la mise à mort. Comment ne pas comparer cette violence gratuite et cette emprise cash au Parrain de Francis Ford Coppola ou à The Master de Paul Thomas Anderson ? Mais plus que des références cinématographiques du western, du polar ou des tragédies grecque et shakespearienne, Karim Dridi trouve aujourd’hui ses sources d’inspiration dans la réalité. Il reconnaît toutefois un intérêt pour la série The Wire créée en 2002 par David Simon.

CHOUF décrit parfaitement un comportement et un instinct animaliers de ces jeunes désinhibés, tels des loups dans une meute. Leur gestuelle, leur façon d’évoluer dans l’espace, de se toucher, se prendre à la gorge et la nuque occupent une place très importante dans le film. Le réalisateur, rencontré à Bordeaux, dit avoir travaillé en ateliers pendant deux ans avec les acteurs castés parmi 1500 jeunes des quartiers. Il a observé leurs expressions, leurs codes et leur attitude. Il a même utilisé les aspects psychologiques de certains acteurs, comme le rapport hiérarchique qui existe réellement entre les interprètes des « deux R ». Le langage de la rue marseillaise est aussi très spécifique : mélange de mots arabes, gitans, comoriens, verlans auquel s’ajoute un patois provençal. Et c’est vrai que parfois on a du mal à tout saisir, et Karim Dridi, qui avait envisagé de sous-titrer CHOUF, ne l’a finalement pas fait par respect pour les jeunes.

”Le film est une plongée vertigineuse, puissante et bouleversante au cœur du trafic de drogue des quartiers Nord de Marseille”

On est bluffé par le réalisme de CHOUF, renforcé par le fait qu’aucun des interprètes masculins n’est acteur, sauf Sofian Khammes qui sort du Conservatoire et dont c’est le premier grand rôle. Ils ont appris le jeu d’acteur lors des fameux ateliers, mais leur présence à tous, sans exception, est extrêmement forte, et leur charisme incontestable. La mise en scène est puissante. Le réalisateur alterne plusieurs types de scènes et de distance de caméra, afin de ménager la tension et les temps de respiration du spectateur. Les moments les plus marquants sont ceux qui filment les regards des protagonistes. Les scènes hors-champs laissent aussi le spectateur libre d’imaginer l’horreur des drames. Jonché sur les épaules de Sofiane, comme on avait pu l’être sur celles de Eddie dans Je ne suis pas un salaud de Emmanuel Finkiel, on éprouve une empathie immédiate.

Photo du film CHOUF

© Pyramide Distribution

Les scènes des hauteurs de la ville, qui renforcent l’idée de l’enfermement des jeunes dans la cité, sont belles mais aussi particulièrement violentes. Le réalisateur a aussi accordé beaucoup d’importance à la mise en scène sonore. La bande originale est composée par Chkrrr et le rap du générique par la chanteuse Casey- que le réalisateur considère comme la plus grande poétesse française. Ainsi, les scènes de vie dans les quartiers des dealers et leur environnement familial n’auront plus de secret pour le spectateur. Des parents démissionnaires qui ont lâché prise, entretenus par l’argent de leurs fils. Des petits frères et sœurs qui voient tout : des kalachnikov dans les chambres aux préparations des barrettes de shit, en passant pas les règlements de comptes. Rien ne leur est épargné… comment pourraient-ils en effet envisager un autre monde que la servitude, la prison ou la mort ? L’environnement social n’est pas en reste, puisque dans cette zone de non droit, il n’y a plus aucun éducateur en appui. Quant aux rares flics présents, ils sont véreux ou se font caillasser.

Karim Dridi pose sur cette situation un regard très noir et même terrifiant. L’abattement ressenti à l’issue de CHOUF renvoit inévitablement en miroir à l’intense et emphatique Divines de Houda Benyamina sorti un mois plus tôt, que Karim Dridi n’a pas vu. Comme à la réalisatrice, on lui a demandé quelle réponse apporter  à ceux qui pourraient trouver son film désespérant (relire l’interview ICI). Ce que le réalisateur trouve désespérant, lui, c’est de vivre de toute façon dans un cauchemar et d’entendre les politiques parler. Il pense que son film n’est finalement rien à côté de ce qui se passe à Alep en Syrie. Au contraire, il est heureux qu’un tel film puisse encore se faire en France et que, au-delà du nombre de morts évoqués par les médias, le public puisse avoir la possibilité de traverser une aventure humaine et d’entrer dans un monde qu’il ne connaît pas. Et c’est vrai que la rencontre avec ce monde, tel un western moderne, est bouleversante.

Sylvie-Noëlle

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