Avant tout reconnu comme scénariste et dramaturge, on ne s’attendait pas à ce que Kenneth Lonergan réalise pour son troisième long-métrage une œuvre aussi marquante. Il faut dire qu’il aura pris son temps pour repasser derrière la caméra après Margaret (2011), un film dramatique aussi peu remarqué que remarquable. Notons qu’onze ans s’étaient déjà écoulés entre son premier film et le second. Avec MANCHESTER BY THE SEA, Lonergan reste fidèle à un genre qu’il affectionne. Il nous plonge en effet dans une histoire de famille marquée par des drames. Une histoire certes touchante, mais que le cinéaste a su sublimer par son langage cinématographique d’une grande richesse. Optant pour la précision et offrant autant d’importance à l’image qu’aux mots. A l’aide du directeur de la photographie Jody Lee Lipes (Martha Marcy May Marlene), qui appose au film une qualité visuelle indéniable – on reste envoûté par ce mélange de teintes grises et bleutées, qui amènent ciel et mer à se confondre -, Kenneth Lonergan fait de MANCHESTER BY THE SEA certainement l’un des meilleurs films de l’année !

image du film MANCHESTER BY THE SEA

Casey Affleck encadré par la vitre en fond. Un détail pas anodin

Lee travaille dans une résidence comme homme à tout faire. Son quotidien consiste à déblayer les allées, changer des ampoules, réparer la tuyauterie des résidents… Rien de passionnant mais cela l’occupe. Lorsqu’on le prévient du décès soudain de son frère, des suites d’une maladie cardiaque, Lee doit revenir dans la ville de sa jeunesse, à Manchester, dans le Massachusetts. Sans trop nous en dire, le réalisateur nous fait bien comprendre que le passé de Lee le hante et l’empêche de s’éterniser dans ce lieu. MANCHESTER BY THE SEA captive alors avant tout par la qualité de la réalisation de Kenneth Lonergan. Car c’est d’abord par l’image que passera la complexité psychologique de Lee (notamment une culpabilité terrible) et les enjeux qui l’entourent. En effet ses silences, son absence d’émotion visible face à la mort de son frère, et son isolement du reste des protagonistes (par un simple placement des acteurs au sein des plans), sont des éléments qui permettent de dessiner son caractère et de laisser entrevoir son passé. Le réalisateur opte ainsi pour une réalisation focalisée sur le cadre. Avec quasiment aucun mouvement de caméra, il réfléchit chaque scène en fonction de son espace et de la présence de ses protagonistes. Kenneth Lonergan pose ainsi sa caméra, la laisse fixe, et enferme presque constamment Lee dans une succession de cadres : celui de la caméra, mais également d’une porte, d’une fenêtre, ou par le biais de carreaux sur un mur. Une approche qui n’est pas s’en rappeler toute la précision de Todd Haynes avec Carol, sorti en début d’année. Une sorte de classicisme parfaitement maîtrisé et de plus en plus rare aujourd’hui.

« Casey Affleck n’a peut-être jamais été aussi sensible et bouleversant. »

Au sein de cette mise en scène si particulière, Casey Affleck apparaît comme une évidence. Dans la retenue la plus totale, il parvient à laisser entrevoir derrière sa carapace une véritable fragilité. L’acteur américain n’a peut-être jamais été aussi sensible et bouleversant. Il forme avec l’excellent Lucas Hedges (qui interprète son neveu, Patrick) un duo surprenant. Leur relation amène alors MANCHESTER BY THE SEA vers une certaine drôlerie, car elle confronte deux personnages très différents. Entre l’adolescent qui ne tient pas vraiment à se préoccuper de la paperasse, mais plutôt à passer du bon temps avec ses DEUX petites amies, et Lee pressé de quitter cette ville. Sans être froids, leurs rapports restent marqués par une absence de sentiments. Ce qui n’empêche pas pour autant qu’on s’attache aux protagonistes. Car il y a tout de même un lien qui se crée entre eux, de par leurs ressemblances, malgré tout. Par exemple Patrick ne réagira pas non plus à la mort de son père – certainement attendue, Patrick ayant pris l’habitude ces dernières années qu’il se retrouve à l’hôpital. MANCHESTER BY THE SEA touche ainsi avec toujours autant de subtilité à la psychologique de ses personnages, les montrant un temps insensible, mais justement pour mieux révéler par la suite, par un déclic, toute la mélancolie et le tragique qui les constitues. Pour Patrick, cela sera la vue de produits surgelés qui provoquera en lui une crise de panique. Pour Lee, cela sera en se battant dans les bars, comme animé d’un désir de se faire punir.

image de MANCHESTER BY THE SEA

MANCHESTER BY THE SEA se révèle alors extrêmement empathique à l’égard de ses personnages. N’en accablant aucun, pas même l’ex-femme de Lee, dont les problèmes d’alcool auront fait vivre un enfer à sa famille. Michelle Williams, qui l’interprète, son montre déchirante dans chacune de ses confrontations avec Lee. Notamment lors de cette rencontre hasardeuse au croisement d’une rue, qui révèle leurs blessures mutuelles. Néanmoins, Kenneth Lonergan cherche à rendre compréhensible les difficultés sociales et morales de chacun. Et évidemment, la révélation finale autour du passé de Lee, y contribuera grandement. Une séquence bouleversante, brillamment amenée par le réalisateur. Ainsi, Kenneth Lonergan provoque et émeut autant qu’il fascine avec MANCHESTER BY THE SEA. Car il est rare de réussir à combiner à une réalisation si précise et réfléchie, qu’elle en deviendrait presque froide, de l’émotion pure – également provoquée par la composition sublime de Lesley Barber. On ressort de ce drame poignant totalement retourné, mais porté par une note d’espoir, permettant d’accompagner nos larmes d’un sourire radieux.

Pierre Siclier

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Belle critique, cependant, ce n’est pas l’ex-femme de Lee, interprété par Michelle Williams, qui avait des problèmes d’alcool, mais sa belle-soeur, la mère de Patrick, interprétée par Gretchen Moll

robert
Invité
robert

Manchester by sea (fin 2016)
2h15 qui passent très vite.

Je vous invite à lire la critique du leblogducinema.com – je l’ai lu après coup et je suis à nouveau bluffé par la pertinence de leurs analyses et l’excellence de leur formulation – ici celle de Pierre Siclier.
https://www.leblogducinema.com/critiques/critiques-films/critique-manchester-by-the-sea-844459/


Mes modestes impressions :

Une réalisation de type Sundance.
En simplifiant beaucoup : Sundance et Netflix propagent, dans le meilleur des cas, à peu près les mêmes tendances avant-gardistes. Une vision néo-néo-réaliste très lisible et esthétique. Des films généralement dépouillés des artifices classiques et des ficelles trop voyantes.
Ambiance art et essai, juste un poil expérimental mais solidement réalisé.
Du cinéma nourrissant en quelque sorte.

Et donc, c’est un film de bonne qualité au format 16/9 et donc non réduit sur nos grands écrans tv. Une image claire, une «photo » impeccable (un régal des yeux). Une prise de vue intelligente. Un montage plutôt novateur et convaincant. De bons dialogues. Des acteurs impeccables.

Ici, se déroule une intrigue mélodramatique mais qui reste crédible. Avec des rapports familiaux durs et francs.

Le personnage central est un être isolé, d’apparence dure et caractériel. Mais on voit aussi qu’il est plein de force intérieure et de complexité. Casey Affleck incroyablement présent dans ce rôle recevra pour cette interprétation le Golden Globe du meilleur acteur dramatique et l’Oscar du meilleur acteur.

C’est l’hiver, la neige tombe, il fait froid. L’environnement n’est pas très souriant. Même si ces pastels cinématographiques sont jolis.

Par petites touches on découvre son quotidien :

Une petite pièce borgne où il est quasi reclus.

Sa vie d’ouvrier dans une petite entreprise de prestations multi services. Il débouche les sanitaires, fait de petites réparations, de la plomberie, de l’électricité, pour les particuliers.

On le voit dans des bars, le verre de bière à la main, replié dans son coin. Avec des difficultés à communiquer, voire même à comprendre ce qui se passe. Cet homme pourtant semble intelligent.
Il interprète de travers le moindre regard. Incapable de composer, il a le coup de poing facile.
Avec les femmes, il est froid et ne voit pas l’intérêt qu’elles lui portent. Elles se détournent alors.

Tout cela reste pudique. On n’est pas dans le gros trait.

Et là, il va devoir s’occuper du décès d’un de ses frères. Se pose alors la question de la prise en charge de son neveu de 17 ans. Lui aussi à des problèmes. La mort de son père n’étant pas le moindre.

L’oncle souffre. Tout lui pèse. Il doit se recadrer en permanence.
Ces rapports avec cet adolescent et tout son entourage familial sont compliqués. Est-ce que ce sera la goutte d’eau qui fera déborder le vase ?

Progressivement par flash back judicieux, on commence à comprendre le fond des choses.
Ce n’est pas nouveau comme procédé. Mais c’est bien mené et toujours sur le fil. Rien n’est joué d’avance. C’est bien fait. Ce n’est pas pour rien qu’on lui a attribué l’Oscar du meilleur scénario original.

Et au final les choses s’arrangent d’une certaine manière. Mais ce n’est pas la catharsis classique. On n’assiste pas à l’éclosion du New-born des happy-ends hollywoodiens. Ni aux messes finales où tout le monde se serre dans les bras. C’est plus subtil et plus réaliste.

L’homme blessé garde ses profondes cicatrices. Mais grâce à la complicité sincère de son neveu, il sortira un peu la tête de l’eau.
Le neveu lui même trouvera une voie.

[CRITIQUE] MANCHESTER BY THE SEA

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