« On est tous IN’dustrie ». C’est une pub qui passe dans mon cinéma. Que dis-je ! C’est LA meilleure pub au monde ! Et non, ce n’est pas mon cinéma. Voyez l’état de désolation pré-filmesque dont je jouis grâce à ma faussement bourgeoise mais viscéralement campagnarde localisation. Futur pharmacien (enfin, c’est en pourparlers), « M**** ! J’aurais du prendre ma venlafaxine ! » pensai-je alors ! Mais aucune drogue, aussi dure soit elle, ne peut résister et vous aider face à la longue déferlante de 25 minutes de pubs affligeantes et de bandes-annonces mal doublées qui vous séparent de votre film. Le seul salut possible est l’œuvre en elle-même. Et aujourd’hui, c’était . Donc ça allait.

Ça allait, enfin, dans une certaine mesure. Lui même le reconnaît : « Je fais des films tristes ». Antithétique remède à la déprime n’est ce pas ? Quoique selon la règle des signes, moins par moins, ça fait plus. Mais quoiqu’il en soit, et peu importe le bonheur antinomique procuré, le film n’en reste pas moins effectivement triste.

C’est d’ailleurs le premier point que j’aborderai. Caractère essentiel de l’œuvre et surtout absolument indéniable, la force émotionnelle dégagée par cette tristesse à la fois feutrée et brute est tout simplement renversante. Lors de cette descente aux enfers, on est scotché. Happé. Retenu et fasciné. La danse des sentiments à laquelle on fait face à l’écran ne peut que résonner en rythme au plus profond de nos os lors de chaque pas appuyés de cette valse macabre. Lentement, délicatement, cruellement, on assiste à la fébrile décoction de la vie et l’expansion de la noirceur sentimentale.

James Gray est un maître moderne de la tragédie. Il nous le prouve encore une fois de manière magistrale. Sa capacité à soumettre le genre noble à la vie de petites gens est un exemple et une leçon de maitrise de laquelle découle un pouvoir cathartique saisissant. Sans grandiloquence, tout en retenu et simplicité, James Gray arrive à nous faire voir le fort à partir du faible, l’intensité à partir de la banalité.

Photo du film THE IMMIGRANT

Cette force tragique classique, il nous la présente au travers d’une histoire qui pourrait paraître simple et bien trop usée. Dès le premier plan, il montre la Statue de la Liberté de dos. Signe annonciateur d’une vaine promesse, d’un rêve déjà brisé, d’une fin dès le commencement. Et cette grande idée de montrer l’envers du décor et l’impossible réalisation d’un projet, il l’applique à un destin commun et simple : celui d’une jeune immigrée polonaise. De là, par intérêt à l’ordinaire, il arrive alors à dégager une force incroyable et une portée hors norme grâce au soin apporté à la précision du suivi de cette vie simple à laquelle chacun peut s’identifier. James Gray touche alors à l’universel.

« Toujours aussi classique et classe, Gray nous sert une leçon de mise en scène outrageusement féroce. »

On suit les aventures de cette jeune immigrée qui, elle-même, reconnaît sa lente asphyxie vers l’enfer. Bouleversante héroïne et touchante personne humaine, on la voit se métamorphoser petit à petit jusqu’à devenir prête à accepter cette descente froide et lugubre jusqu’aux tréfonds de l’humanité. Rivière d’espoir et d’optimiste au début, on la retrouvera alors livide et vide de toute substance vitale en fin de film. Une silhouette pâle errant, survivant et se débattant dans un torrent de malheur et de tristesse.

L’arrivée d’un magicien bel homme n’y changera rien. Lueur d’espoir vite éteinte comme l’annonçait son métier : tout n’est qu’illusion et furtivité. L’instant, aussi heureux puisse-t-il être, n’est qu’un fragment isolé perdu dans l’océan douloureux et cruel qu’est la vie. James Gray brise tout, détruit chaque infime espoir, tue toute tentative de bonheur et répand doucement une sinistre et délicate marée noire. On retrouve donc tout le talent du réalisateur et tout ce qu’il affectionne et, par conséquent, que l’on affectionne.

Nous sommes en terrain connu par de nombreux points. D’abord, la réalisation, bien entendu. Toujours aussi classique et classe, Gray nous sert une leçon de mise en scène outrageusement féroce. La patte Gray est là et c’est un plaisir. Mieux même, elle s’affine. Elle se bonifie avec le temps. Chaque film est en effet un pas supplémentaire vers l’épuration d’un style parfait et dont la maitrise transpire à chaque plan. ne déroge pas à la règle. Quelle époustouflante réalisation en effet ! Comment ne pas être subjugué par un film aussi bien dosé. Chaque scène est parfaite et s’intègre parfaitement. Aussi courtes peuvent-elles être, aussi justes elles sont. Le récit ne souffre d’aucun temps mort et repose sur l’essentiel nécessaire de séquences domptées. Rien n’est de trop, rien n’est pas assez.

L’ambiance, en plus d’être servie par des cadrages et des plans fabuleux, repose solidement sur une bande son feutrée toujours au service de la mise en scène et du récit. La crépusculaire photographie chaudement froide et exceptionnellement unie parachève alors le tout grâce aux moments de grâce qu’elle dessert. La réalisation frise insolemment la perfection et dégage une force absolue : en témoigne la séquence de l’église (et notamment du confessionnal) qui cristallise à la fois l’émotion et les enjeux dégagés par l’histoire et la maitrise de la mise en scène.

« La tremblante silhouette de traverse le film comme l’ombre de la mort ; physique méphistophélique et caractère diabolique pour un rôle sur mesure. »

Ce que l’on retrouve, à part son talent, c’est aussi celui de Joaquin Phoenix. Marque de fabrique également, c’est toujours un plaisir immense de le retrouver au cinéma, et encore plus dans un James Gray. Après un retour remarqué dans The Master où il crevait l’écran de génie, on le retrouve ici pour un rôle complexe et maitrisé. Élégante méchante figure magnétique et perfide on assiste à sa métamorphose de salaud sans cœur à salaud au cœur sélectif. Imperceptible nœud de tension, il arrive à éblouir et fasciner le spectateur par cette rage contenu. Tout en retenu tout le long du film, il nous aimante et sublime chaque scène. Sa tremblante silhouette traverse le film comme l’ombre de la mort ; physique méphistophélique et caractère diabolique pour un rôle sur mesure.
Sobre, il finira par se déchainer lors d’une scène finale bouleversante où toute sa rancœur et furieuse tristesse voient le jour lorsqu’il n’en peut plus de supporter ce trop plein de sentiments. Ici, même le diable éprouve des émotions. On suit aussi sa lente destruction. Consumé petit à petit, le feu de ses yeux s’éteint progressivement pour ne laisser place qu’à deux billes vides qui ne sont alors là plus que pour laisser passer la lumière froide d’une vie qui lentement agonise.

Photo du film THE IMMIGRANT

Personnage complexe, le rôle qu’interprète l’est tout autant. James Gray a peaufiné la psychologie de ses personnages dans les moindres détails. Ils les regardent avec un tendre amour cruel. Cependant, aussi intéressante que soit la figure d’Ewa (et elle l’est), un petit bémol apparaît par l’interprétation de l’actrice. Un peu trop fade et se regardant jouer, elle discrédite certaines fois le personnage par une ennuyeuse interprétation peu convaincante (voir la scène où elle pleure un mort).

Finalement, pour les points négatifs, cela fait peu. Mais il faut rajouter un surprenant optimisme final de la part du réalisateur pour une fois. Mais rien qui ne puisse ternir l’immense sombre toile qu’il a dessiné progressivement sous nos yeux. James Gray nous a livré une peinture délicieusement ténébreuse où le noir égaye curieusement et chaudement même les plus petits centimètres carrés.

Véritable œuvre à part entière, récit lugubre, preuve de l’ascension d’un réalisateur, véritable claque visuelle, puissante gifle émotionnel, ce James Gray est un film finalement très intime et simple mais ô combien important et significatif dans la filmographie du réalisateur : à la fois pierre angulaire et point de non-retour.

Paul

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