Pour son premier long métrage, VENT DU NORD, Walid Mattar met en scène les difficultés de deux ouvriers qui travaillent sur la même machine dans deux pays différents.

On adore les trois acteurs principaux Philippe Rebbot, Corinne Masiero et Kacey Mottet Klein. Alors les voir former une famille crédible est déjà le premier plaisir que procure VENT DU NORD. Le second plaisir, c’est que d’emblée, le réalisateur Walid Mattar nous plonge dans la normalité de leur vie, et nous les rend sympathiques. Ce sont des gens modestes, sans grandes ambitions. Ils ne sont ni grandes gueules, ni jaloux. Hervé est ouvrier depuis plus de trente ans dans une usine de fabrication de chaussures.

La notion du travail bien fait est importante pour cet homme appliqué, minutieux et fier de ce qu’il accomplit. Il n’est pas syndiqué, ne s’intéresse pas plus que cela à la vie de l’usine. Il aime râler un peu, sa famille, ses amis et la pêche. Son rêve le plus fou, pour lequel il économise, est même d’acheter un bateau de pêche. ll a déjà le tracteur pour l’amener en mer. Hervé, c’est le très juste Philippe Rebbot, à qui le réalisateur offre ici un premier rôle enfin à sa mesure. Véronique (Corinne Masiero) est femme de ménage dans un centre de thalasso. Le couple est uni, même s’il  se chamaille parfois à propos de leur fils Vincent (Kacey Mottet Klein), glandeur comme tous les jeunes adultes, qui attend de partir à l’armée.Photo du film VENT DU NORDRien de péjoratif dans cette façon de filmer ses personnages humbles au travail, bien au contraire. Il y a en effet beaucoup de bienveillance dans le regard du réalisateur, mais aussi dans celui des co-scénaristes, dont Claude Le Pape, qui a collaboré au scénario de Petit Paysan. Puis le film bascule dans le drame social, mais vécu du point de vue de Hervé. Walid Mattar dresse le portrait d’un homme digne qui ne fait pas d’esclandre à l’annonce de la délocalisation de l’usine en Tunisie. Il accueille la nouvelle de son licenciement, ne se plaint pas, ne revendique pas. Il refuse de la jouer collectif, comme le lui reproche son ami délégué syndical (Thierry Hancisse). On y a même vu une certaine audace de la part du réalisateur, par les temps qui courent, à s’attacher ainsi à un homme qui ne se sent pas concerné par cette lutte.

Résigné, sachant que le combat est perdu d’avance, il va tenter de se reconvertir et de réaliser son rêve avec enthousiasme, faire preuve de créativité pour s’en sortir. Et se confronter, sans jamais s’insurger, aux obstacles administratifs surréalistes, dans des scènes qui rappellent celles de La Loi du Marché et au regard du personnage sur les ateliers du Pôle Emploi. Cette partie du film est d’ailleurs la plus passionnante, vécue au plus près de cette famille qui trouve la force, sans drama, de rebondir et dont les liens se resserrent encore.

 “Véritable ode au monde ouvrier et à ces hommes qui essaient de ne pas sombrer, VENT DU NORD prend pourtant le risque, par ce film “deux en un”, de frustrer le spectateur profondément emphatique.”

Mais le réalisateur ne s’est pas contenté d’une seule histoire. Il a jugé utile de raconter un autre vécu en miroir de celui d’Hervé, via la machine de découpe qu’il utilisait, à la manière de Le Teckel -ce petit chien qui changeait de maître. Délocalisée en Tunisie, c’est désormais Foued (Mohamed Amine Hamzaoui) qui apprend à l’utiliser. Dès lors, les aller-retours vont être nombreux entre Hervé et Foued, la France et la Tunisie, ainsi que les trajets des camions transportant les containers du matériel et ceux des bateaux sur la Méditerranée.

Même si l’idée à la base semblait bonne, elle a pour conséquence de casser le rythme du film. Elle prive le spectateur de l’attachement éprouvé envers Hervé et de la complétude de son histoire. En décidant de livrer par intermittence les quelques miettes de son destin, il fait comme les pêcheurs qui appâte le poisson, le pêche mais le rejette à la mer. Car on avoue ne pas avoir été sensible au destin de Foued, à ses amours déçues, à ses préoccupations pour conserver son travail ou par sa vie tunisienne. Et ce, même si on reconnaît la patte de Leyla Bouzid, l’autre co-scénariste de VENT DU NORD, et dont on avait aimé A peine j’ouvre les yeux, on regrette que cette partie tunisienne post Printemps Arabe n’ait pas été aussi approfondie et équilibrée que la partie française.Photo du film VENT DU NORD

Alors certes, évoquer la comparaison du monde du travail entre les deux continents part d’un bon sentiment, qui rejoint celle évoquée dans Prendre le large, qui délocalisait aussi l’ouvrière au Maroc. De même, la mise en évidence des points communs entre les deux hommes est intéressante et se voit renforcée par les nombreux effets miroir avec lesquels joue le réalisateur. D’abord la mer, même si la première est la Mer du Nord et la seconde la Mer Méditerranée. Puis  leur satisfaction identique à pouvoir maîtriser le geste de découpe sur la fameuse machine. Mais aussi leurs espoirs déçus et leur incapacité à partager leurs ressentis alors qu’ils boivent des coups dans des bars avec des amis. Quant à leur combat solitaire dans ce monde brutal si complexe, il est joliment mis en exergue grâce aux plans larges montrant au loin leurs silhouettes.

Véritable ode au monde ouvrier et à ces hommes qui essaient, coûte que coûte, de ne pas sombrer, VENT DU NORD prend pourtant le risque, par ce film “deux en un”, de frustrer un peu le spectateur profondément empathique.

Sylvie-Noëlle

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VENT DU NORD, ode au monde ouvrier - Critique
Titre original : Vent du Nord
Réalisation : Walid Mattar
Scénario : Walid Mattar, Leyla Bouzid, Claude Le Pape
Acteurs principaux : Philippe Rebbot, Corinne Masiero, Kacey Mottet Klein
Date de sortie : 28 mars 2018
Durée : 1h29 min
3.5Note finale
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