Changement de décor pour Haifaa-al-Mansour dans son Mary Shelley, et si la femme conserve sa place centrale, le biopic romantico-historique affadit un univers gothique pourtant haut en noirceur.

Quelle femme fascinante que cette écrivaine indépendante, captivée par les ghost stories déjà avant de succomber au charme d’un Percy Bysshe Shelley au romantisme décadent. La promesse que constituait sa rencontre avec la réalisatrice était donc éclatante, jusqu’à ce que le résultat s’avère beaucoup moins percutant que ce qu’il aurait pu être. Plus exactement, c’est une longue première partie qui pêche à faire hommage à son sujet. Bien que formellement -académiquement- plaisant, il est regrettable que l’intrigue soit si peu voyageuse, si effrayée par l’aventure. L’on reste longtemps figé au Royaume-Uni (et à Genève de façon similaire), typiquement représenté dans l’atmosphère la plus glauque qui soit, tous ses recoins semblent appartenir à White Chapel à minuit. La journée n’a pas vraiment d’importance dans cet univers nyctalope. L’existence dont il est question a été marquée par de nombreuses pérégrinations en Europe, des rencontres, un sexe à défendre, pourtant rien n’est ludique. Peut-être est-ce dû au point de vue… Elle a beau être centrale, quelque chose est décalé.

Il en va sûrement de la romance qui… fonctionne. D’aucun ne connaîtrait pas l’existence de la romancière pourrait y trouver plus d’intérêt, mais un sujet si dense réduit à une heure vingt de conjugalité ne peut faire que grincer des dents. Quel choix désarçonnant effectivement de traiter ce fabuleux chant féminin presque uniquement par le biais de sa relation. Non pas qu’elle n’ait pas été une influence magistrale sur elle, mais ce filtre floute intrinsèquement son pouvoir -même si elle ne se laisse pas écraser. Le développement de leur amour est si bosselé et traité avec ferveur qu’il demeure hypnotisant, mais des longs-métrages représentant des amants sur toile d’histoire ne manquent pas. Sans vouloir reprocher au film quelque chose dont il ne se targue pas, faire abstraction du traitement du roman est compliqué. La naissance de l’un des plus grands mythes de tous les temps aurait nécessité une bien plus grande implication scénaristique. Frankenstein, c’est l’apothéose d’un gothique fantasmé après Le château d’Otrante d’Horace Walpole, c’est une construction psychologique qui fait du fantastique un support aux possibilités illimitées -et pas du fait de la gente masculine ! Ce mythe si iconique dans tant de médias n’apparaît que comme une conclusion, jamais en tant que bouleversement psychologique profond, ce qu’il est. Et avant les trente dernières minutes cette révolution se ressent très peu, loin s’en faut.Photo du film MARY SHELLEY

Puisque tout gravite autour de Mary, le regard se tourne ensuite évidemment vers son actrice. Elle est incarnée par Elle Fanning dont la performance a beau être louable, elle ne semble être que la surface photosensible d’une silhouette dénuée de sens épique. Elle est l’image fixe que l’inconscient se fait d’une féministe du XIX° siècle, sans en approcher les abyssales nuances ou les spécificités. Cela pourrait presque être la biographie d’une autre ; elle semble comme absente, presque un prétexte porteur en vain d’un message compliqué à traiter avec honnêteté. Il suffit de lire deux lignes du Prométhée moderne pour percevoir une personnalité d’une ampleur qui n’est que peu suggérée à l’écran. Mais tout ceci est à imputer davantage à l’écriture qu’à l’interprète ; elle reste en effet une muse à la fois candide et féroce que l’on se plaît à suivre, d’autant que ce qu’elle traverse permet une variété de tons appréciable. Quant à ceux qui l’entourent – plusieurs ayant fait escale par Westeros – ils sont chacun si dévoués à leur rôle qu’ils lui font parfois de l’ombre. Douglas Booth est une version plus lyrique de ce jeune tyran du Riot club, dont le visage angélique annonce mille désillusions manipulatrices. Il est aussi bien crédible en dictateur domestique qu’en poète fleuri aux yeux humides, et sa partenaire de crime -à l’écran comme à la ville- qu’est Bel Powley en Claire Clairmont le complète à ravir. Deux identités fortes qui forgent leur amie pour le meilleur comme pour le pire, avec leurs rires au bout des couloirs ou leurs intentions floues. Les longues répliques excessivement soutenues s’écoutent avec délice puisque la langue anglaise -british- devient presque sa propre protagoniste, et les acteurs s’en accommodent for convenablement selon les normes du film d’époque. Et si pour certains l’ensemble paraît peut-être peu naturel, il est couronné par un Tom Sturridge flamboyant en Lord Byron, parfaitement conscient de l’aura indéfectiblement mystique de l’homme à la vie la plus extravagante qui fût.

Photo du film MARY SHELLEY

Oubliés ces défauts, il est clair que l’on ne peut pas attendre de toute œuvre qu’elle transcende le genre, et plus particulièrement celui très figé du biopic, qu’al-Mansour maîtrise tout à fait. Il est alors nécessaire pour continuer de célébrer la seconde partie : les évènements en Suisse ainsi que la lutte pour la publication (dénuée d’enjolivement) ajoutent enfin rebondissements et fièvre de littérature, simplement. L’effervescence créatrice, l’adrénaline de l’écriture, l’artiste qui se retrouve. Elle était perdue depuis le début sous un drap fantomatique, elle émerge finalement de cette obscurité qu’elle utilise à son avantage. Si elle n’est pas encline à la folie des passions, elle s’en imprègne pour renaître de ses cendres timides. Épigone dans l’ombre de son père au début, elle grandit comme l’une des mères fondatrices du gothic novel. La progression mythologique est l’addition lente de tous les aspects de la vie de l’héroïne, chaque étape qu’elle franchit la fait mûrir et constitue une autre pièce détachée pour son monstre.

« There is something at work in my soul which I do not understand. »

Le Cauchemar - Johann Heinrich Füssli

L’intensité suggestive de l’environnement est de plus formidable. Le travail sur l’atmosphère est d’une subtilité telle que le surnaturel s’infiltre doucement dans le réel (ou autrement dit, l’ambiance est littéralement fantastique), la frontière entre les deux est brouillée sans pour autant céder à la fontaine . Que ce soit la tombe présente dès la première minute ou les livres disséminés dans tous les recoins de cadre, il est certain que le spectateur est plongé dans un bain permanent et cohérent d’objets effrayants ou inspirants (qui sont une même chose en réalité). Dans un microcosme artistique où l’admission semble se signer grâce aux mœurs légères ou à la réputation parentale, c’est ici le triomphe de la peur. Le docteur et sa créature n’en découlent que très logiquement. D’ailleurs le traitement de la science est intéressant au travers d’éprouvettes emplies d’un liquide couleur sang ou de la machine qui rappelle celle de Tesla chez Nolan. Cette « Phantasmagoria » est une source d’inspiration comme une autre, c’est l’union des pragmatiques et des rêveurs qui engendre le roman.

Si rarement trépident, il se distingue d’une autre manière, par un effort de réflexion impressionnant signé de la multiplication des couches de lecture. Le récit entier s’apparente à d’immenses poupées russes, une mise en abyme en entonnoir sur comment raconter un récit. La propre vie de Madame Shelley, née Wollstonecraft Goldwin, est un véritable conte comprenant une sœur à protéger, une mère décédée, un père incompétent, un prince charmant (en apparence). Elle aime écrire et inventer, va dans un manoir, vainc. Le pendant cauchemardesque n’est jamais loin, les sorcières l’entourent plus que les fées mais elle se nourrit de cette force contraire. Les toutes premières secondes sont celles du frottement d’un stylo sur le papier, l’on s’apprête à voir une histoire à propos d’une femme qui en raconte, alors qu’elle en vit une afin de pouvoir vivre d’une autre. L’apogée est marqué par cette scène d’orage décisif sur le château, qui accouche d’une auteure et d’une monstruosité mécanico-organique.

Finalement, cette approche a le mérite de se concentrer sur la créatrice et non pas sur son si célèbre enfant, en donnant de la profondeur à une période sombrement représentée. Quoique décidément, ce n’est pas non plus avec la résurrection de cette pionnière littéraire que le biographème au cinéma renouvellera ses codes, malgré ceux brisés par la grande dame éponyme. Alors oui, c’est un portrait à l’ambiance frissonnante d’une figure féminine en avance sur son temps, une avant-gardiste, dommage que la forme n’ait pas épousé l’audace du fond.

Manon

Votre avis ?

Nous signaler une erreur dans l’article ?
Sélectionnez le texte (140 caractères maximum) en question et appuyez sur Ctrl+Entrée.

MARY SHELLEY, un tableau en demi-teinte - Critique
Titre original : Mary Shelley
Réalisation : Haifaa al-Mansour
Scénario : Emma Jensen
Acteurs principaux : Elle Fanning, Douglas Booth, Tom Sturridge, Bel Powley
Date de sortie : 8 août 2018
Durée : 2h00min
3.0Moyen
Avis des lecteurs 0 Avis

MARY SHELLEY, un tableau en demi-teinte – Critique

1

Rapport de faute d’orthographe

Le texte suivant sera envoyé à nos rédacteurs :