À cheval sur les années 80 et 90, le thriller érotique fait partie de ces phénomènes hollywoodiens qui gardent aujourd’hui encore leur part de mystère et de scandale. Basic Instinct, Liaison fatale, Harcèlement… autant d’objets d’études pour le livre passionnel et passionnant de Linda Belhadj.

Chaque genre cinématographique possède sa scène emblématique. Cette scène rejaillit immédiatement dans l’imaginaire collectif dès qu’on prononce les termes associés au genre en question, quitte à ce que cette image d’Épinal résume le genre de manière caricaturale. Aussi le thriller érotique possède sa scène emblématique depuis que Sharon Stone causa une persistance rétinienne chez les spectateurs, en dévoilant son intimité dans la célèbre scène d’interrogatoire de Basic Instinct. Dans son livre judicieusement intitulé LE THRILLER ÉROTIQUE, Linda Belhadj estime à juste titre que le personnage de Catherine Trammell aveugle les hommes avec sa vulve, « comme Méduse transformait jadis en pierre ceux qui l’importunaient ».

Alors certes, la portée spectaculaire de la scène ne fait aucun doute, et prouve à quel point les personnages féminins sont des armes fatales pour les scénaristes et réalisateurs des années 80 et 90. Mais une autre image apparaît flagrante à la lecture du livre de Linda Belhadj, et se détache en surimpression du choc visuel lié à l’anatomie de Sharon Stone. Si de prime abord, le genre se présente comme un prétexte à exhiber les corps des femmes fatales, on se rend compte qu’au final, une autre partie de l’anatomie, cette fois plus clairement masculine, est la véritable zone sensible exhibée par ces récits. Ce que le thriller érotique brandit aux regards du public, ce sont les testicules et le pénis de l’Amérique des années 80 et 90. Les attributs virils d’une société apparaissent en surimpression du sexe féminin aveuglant et pétrifiant, ils en sont le contre-champ impudique et cruel, révélant les angoisses et les égarements des yuppies et autres enfants plus ou moins légitimes du capitalisme et de l’ère Reagan.

Comment en sommes-nous arrivés au spectacle d’une hétérosexualité constamment bringuebaler entre pulsions et repères moraux, à l’écran comme dans le réel ? C’est justement à cette question que Belhadj s’emploie à répondre en établissant une généalogie du thriller érotique, constituée d’une mosaïque d’influences qui lorsqu’elle est observée à distance, forme le portrait d’une Amérique en plein coup de flip. Parmi ces influences, on retrouve les thrillers du début des années 80 dans lesquels la sexualité prend de plus en plus de place (La Chasse de William Friedkin, Pulsions et Body Double tous deux signés Brian De Palma). Mais ce qui pousse Hollywood à rendre le sexe de plus en plus explicite à l’écran vient davantage de la concurrence que représente le marché de la VHS croissant lors de cette décennie. L’érotisme et la pornographie trouvent progressivement leur place dans les foyers américains, et leur esthétique va dès lors contaminer l’esprit des scénaristes.

Parmi eux se distingue un certain Joe Eszterhas, dépeint au fil des déclarations et des anecdotes recueillies par Belhadj comme un auteur à l’ego encombrant, tantôt investi dans les projets au point d’imposer sa vision aux producteurs et aux réalisateurs, tantôt se désolidarisant de l’entreprise pour en critiquer les effets racoleurs et les fautes de goûts. Cette personnalité ambivalente deviendra le maître du thriller érotique dans les années 90, mais on retrouve en vérité deux autres créateurs à l’origine du genre. À savoir le scénariste James Dearden et le réalisateur Adrian Lyne, qui proposèrent en 1987 une formule dramatique détonante avec Liaison Fatale, que Linda Belhadj considère en véritable première œuvre méritant le qualificatif de thriller érotique.

Face au thriller qui nous déroute, on ne peut s’empêcher de se poser une myriade de questions : qui est l’assassin ? Qui va mourir ? Quel acte extrême tel ou tel personnage va-t-il commettre ? Dans le thriller érotique, d’autres interrogations se joignent à ces dernières : qui va coucher avec qui ? Et surtout le héros, qu’il soit policier ou non, couche-t-il avec une meurtrière ?

Liaison fatale (Adrian Lyne, 1987)

Une formule fondée sur l’enlacement d’Eros et de Thanatos, sur le rapport étroit entre les pulsions de vie et de mort. Dès ce coup de maître (numéro 2 du box-office US cette année-là), le thriller érotique porte déjà en son sein le malaise du panic sex, gueule de bois de l’amour libre des années 70, désormais révolu. Un malaise sociétal coïncident avec l’émergence des femmes actives dans le monde de l’entreprise, et des femmes célibataires indépendantes et affirmées, laissant à penser pour certains hommes qu’ils sont les victimes d’une société qui s’est retournée contre eux.

Alex de Fatal Attraction est, au thriller érotique et à la société américaine, ce que sont au film d’horreur les sorcières et les succubes : le croque-mitaine de l’homme moderne et urbain. Ce qui pose une question : toutes les femmes du thriller érotique sont-elles des harpies ? Et surtout, les femmes fatales du thriller érotique sont-elles irrémédiablement des femmes actives.

L’ouvrage permet de définir précisément le genre du thriller érotique et de le distinguer du film noir et du néo-noir auxquels il est souvent assimilé. Aussi, on remarquera que le thriller érotique réveille des démons planant déjà sur le mouvement du film noir dans l’Amérique de l’après-guerre : perte de confiance dans les institutions (les psychiatres, la justice, la police) et soupçon de machiavélisme envers la gente féminine :

Ces expérimentations sexuelles […] sont exposées comme les symptômes d’une société américaine en perdition, dans laquelle il n’est plus possible de faire confiance à personne ou d’être en sécurité dans l’intimité d’une chambre, d’un foyer, d’un commissariat ou même d’un tribunal.

En autopsiant une époque tant par les images fortes véhiculées par les médias, que par le réseau d’idées et de tendances qui animait Hollywood, Linda Belhadj nous permet ainsi de comprendre comment la formule du thriller érotique est devenue synonyme de jackpot, surtout lorsque Joe Eszterhas en conçoit le titre de référence, Basic Instinct, réalisé par Paul Verhoeven en 1992 :

Andrew Garroni, producteur d’Animal Instincts n’a lui, aucun problème à remercier le film de Verhoeven pour l’explosion de son business : « Basic Instinct a permis aux managers qui s’occupaient de la distribution de mettre en exergue nos films en disant « C’est comme Basic Instinct. Il y a juste David Carradine à la place de Michael Douglas dedans ! »

Body (Uli Edel, 1993)

Ainsi viendront BodySliver, Jade, Color of night, Harcèlement et autres Sexcrimes, cherchant à toujours titiller davantage le public, en utilisant toutes les possibilités pour rendre l’intrigue des plus palpitantes : préliminaires buccaux, masturbation féminine, sadomasochisme et certainement le plus savoureux, la joute verbale riche en doubles sens.

LE THRILLER ÉROTIQUE se pose en ouvrage riche et abouti grâce au spectre large de son analyse sociologique allant des apparences du star system jusqu’aux entrailles psychanalytiques des récits. En multipliant les sources : images extraites des films étudiés, couvertures de magazines de l’époque, extraits des critiques US ou françaises de l’époque, extraits d’interviews ou de mémoires de certains protagonistes, Linda Belhadj choisit un point de vue panoramique qui nous permet tour à tour de focaliser notre regard sur ce que le public perçoit, puis de compléter cette vision en jetant un œil en coulisses, en suivant l’aventure du genre au fil d’anecdotes fort à propos :

Verhoeven discutant du script de Basic Instinct avec Eszterhas : « Qu’entends-tu par « il fait sombre. On ne peut pas bien voir » ? Je dois filmer six pages de ton script dans le noir ou quoi ? »

Telle est la question, Paul. Telle est la question.

LE THRILLER ÉROTIQUE de Linda Belhadj , édité chez Aedon.
358 documents d’illustration en couleurs, 220 pages, 23 euros. En librairies depuis le 10 novembre.

Arkham

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[CRITIQUE LIVRE] LE THRILLER ÉROTIQUE

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