À l’occasion de la sortie de MES JOURS DE GLOIRE, on a rencontré le réalisateur Antoine de Bary et le comédien Vincent Lacoste : on a passé un moment d’échanges drôles, mais aussi très riches !

On a rencontré Antoine de Bary et Vincent Lacoste, à l’occasion de la présentation à Bordeaux de l’attachant MES JOURS DE GLOIRE. On a parlé de la construction du personnage d’Adrien, interprété et inspiré par Vincent Lacoste, mais aussi de l’équilibre entre drame et comédie, du difficile métier d’acteur et du passage à l’âge adulte. Les deux amis dans la vie ont aussi livré une belle réflexion sur les dérives de la société d’aujourdhui, trop dans le paraître, la performance et la réussite. Une chouette rencontre authentique !

Notre critique du film MES JOURS DE GLOIRE

Comment avez-vous relevé le défi du passage de votre court-métrage L’Enfance d’un chef, déjà avec Vincent Lacoste, au long métrage ?

Antoine de Bary : Dans le court métrage, j’avais l’idée de faire un docu-fiction sur les enfants stars qui avaient eu un don naturel et qui soudain n’arrivaient plus à rien. On utilisait déjà la marque de Vincent Lacoste puisque mon personnage portait son nom. Puis le court a été sélectionné à La Semaine de la Critique à Cannes, on a eu le prix Canal +, qui a acheté le film, alors qu’on n’avait eu aucun financement du . Ça m’a donné confiance pour écrire le long métrage, qui était mon but depuis toujours.

Alors que je me suis retrouvé à habiter tout seul, j’ai parlé à mon coscénariste Elias Belkeddar de cette idée du vertige de l’indépendance qui fait perdre pied à mon héros dans son travail, et je l’ai proposé à Vincent Lacoste. Dans le court, il y avait déjà quelques éléments du personnage, comme la ressemblance avec De Gaulle. On a écrit pendant un an, j’ai fait Next Step avec la Semaine de la Critique et la Villa Médicis. Vincent avait lu les différentes versions, Canal + nous a suivi très tôt, on a eu l’avance sur recettes du CNC et Bac nous a suivi.

Le réalisateur Antoine de Bary, venu présenter avec Vincent Lacoste

Vincent, Antoine écrit pour vous, c’est jubilatoire d’être une muse ?

Vincent Lacoste : C’est toujours plaisant de faire des films pour des gens avec qui on a envie de travailler et qui écrivent pour moi. Je ne me projette pas uniquement comme une muse, qu’Antoine serait en train de peindre, nue, parce qu’il y a un côté objet dans le concept d’une muse. C’est plus un projet commun qu’on avait envie de faire ensemble.

Antoine, vous vous êtes quand même beaucoup inspiré de la façon d’être de Vincent pour écrire le personnage d’Adrien ?

Antoine de Bary : Inévitablement, puisqu’on passe beaucoup de temps ensemble. Quand on côtoie les gens dans la vraie vie, on a l’habitude de comment ils se comportent naturellement. Il y a des images qu’on imprime qui nourrissent l’écriture et plein de petits détails. C’est conscient et inconscient, et ça me faisait marrer d’imaginer Vincent et son naturel qui va prendre place dans telles ou telles situations avec ce personnage d’Adrien sur le dos. On a beaucoup parlé des personnages avec Vincent en amont du tournage.

Vous avez beaucoup improvisé ?

Antoine de Bary : Oui, avec tout le monde ! J’aime beaucoup l’impro parce que je trouve que ça implique beaucoup plus les comédiens dans la fabrication du film. Ça crée une espèce d’anarchie et il y plein de surprises qui sont formidables. Et puis quand on vient de passer deux ans avec des scènes écrites, des dialogues et des lectures, et qu’on arrive sur le tournage, ça m’ennuie un peu. J’ai eu de la chance d’avoir des comédiens qui étaient enthousiastes et bons là-dedans. C’est un exercice compliqué. On a pris plaisir à avoir un mode de fabrication assez léger mais c’est vrai qu’avec , on s’est vachement marré à improviser, il était hyper friand. Et puis je sais que Vincent a une grande capacité à rythmer les scènes par son jeu et donc à donner un rythme naturel aux gens et aux choses. Il avait spontanément des idées et on avait envie d’essayer plein de choses.

Adrien, et donc Vincent, est de tous les plans, c’était une volonté de départ que le spectateur le suive de très près et que sa solitude soit très présente dans la caméra ?

Antoine de Bary : Oui, dès le début, il y avait l’idée d’avoir une trajectoire plutôt sombre saupoudrée de comédie en faisant que chaque fois dans chaque scène, il y ait une idée drôle de situation, pas forcément un gag, mais quelque chose qui ne pouvait jamais être que pathos triste ou dramatique. Il fallait surtout être entièrement guidé par le point de vue du personnage, se tromper avec lui, comprendre avec lui. C’est comme si c’était un film à la première personne. Quand on est très proche du personnage, on passe d’un truc drôle à un truc anxiogène.

Est-ce difficile de trouver l’équilibre entre le drame et la comédie ?

Antoine de Bary : C’était dur, mais on a eu de la chance de tourner presque chronologiquement et la manière dont le personnage pouvait évoluer était pour moi assez visible. Au début, le personnage n’a pas l’air affecté et est dans une forme d’inconséquence. Puis petit à petit, il a le regard fuyant, il est de moins en moins à l’aise et on sent qu’il n’arrive pas à réagir aux situations, qu’il ment beaucoup moins facilement. Ça s’est joué avec le montage et la musique, avec une espèce de légèreté dans toute une partie du film, avec des morceaux exotiques et mélancoliques de musique hawaïenne et de vieux jazz, de nostalgie d’un autre temps. On avait en ligne de mire de ne pas oublier qu’on n’était pas juste dans la gaudriole et l’évitement.

Antoine, que vous a apporté votre expérience de réalisateur de clip et de pub pour la réalisation de la fiction ?

Antoine de Bary : Les tournages de 3-4 jours m’ont permis de travailler avec des tas de gens extrêmement différents, dans des lieux très variés et avec des grands réalisateurs de fiction, comme Xavier Giannoli, Cédric Klapisch. Ça a été une porte d’accès merveilleuse. Beaucoup de réalisateurs clippeurs ont d’ailleurs été de grands réalisateurs des années 2000 – comme Michel Gondry – qui ont apporté quelque chose de formidable au cinéma. Et ça m’a permis aussi de travailler sur plein de postes différents (casting, 1er assistant réalisateur, chef de poste, chef opérateur).

À travers le personnage d’Adrien, le film dénonce aussi l’obsession de la performance qui existe dans notre société ?

Antoine de Bary : Complètement ! Moi j’ai toujours eu une fascination pour les branleurs, les mauvais, ceux qui ne sont pas efficaces. On vit dans une époque où on a à portée de main la vie de tout le monde, c’est un océan de choix qui inhibe et angoisse plus qu’autre chose. Adrien s’interroge sur son désir et ses envies, et il est pris dans une sorte de tourbillon existentiel à mi-chemin entre une petite déception de toutes les attentes mises en lui et ses propres rêves d’enfant. Le personnage est inspiré de plein de gens comme ça, de ceux qui disent d’ailleurs que la psychanalyse ne sert à rien.

C’est difficile de dire que ça ne va pas aujourd’hui, il faut bander la vie tout le temps, avoir constamment la pêche, la gnaque, des projets. Ça devient le fascisme du bonheur, tout ce qu’on voit sur Instagram doit être heureux, glossy, joyeux. Même si ça ne veut pas dire que c’est bien, mais c’est une mise en scène qui pousse à la comparaison. Toute la problématique du personnage d’Adrien, c’est qu’il se voit à une place qui n’est pas la sienne. C’est ça au fond, être adulte, c’est déchirer les mythologies de l’enfance et de l’éducation pour s’inventer en tant que personne à part entière.

Vincent Lacoste : Adrien est un jeune homme de 27 ans, qui ne sait pas du tout quoi faire de sa vie et qui est bloqué dans toutes les sphères de sa vie. Il essaye de comprendre qui il est. Tout s’effondre chez lui, ce qui peut arriver à tout le monde. Il a peur de tout et il réunit suffisamment de mes angoisses. Ce côté de lui m’a ému et sans me sentir forcément proche, je connais tellement de gens qui peuvent être bloqués à des moments de leur vie parce qu’ils ne savent pas comment réagir à quelque chose qui les a blessés ou heurtés. Au lieu d’en parler, ils se renferment.

On vit dans un monde extrêmement compétitif et on nous demande d’être le meilleur tout le temps. Dès l’école, on est noté pour être le premier, pas le dernier. Les gens plus sensibles ou plus perdus peuvent facilement traverser des moments d’égarement. J’ai l’impression qu’on ne laisse pas assez de temps aux gens pour trouver ce qu’ils ont envie de faire et se trouver eux-mêmes. Moi, si je n’avais pas fait de cinéma, je suis absolument persuadé qu’à 18 ans je n’aurais pas su vers quoi me lancer et je sais que ça aurait été un moment de trouble. C’est ça qui est violent.

Mise à part cette vague ressemblance de Vincent avec De Gaulle jeune, pourquoi ce choix ?

Antoine de Bary : Ce que j’aime bien avec De Gaulle, c’est qu’il n’est pas passé loin de louper sa vie. S’il n’y avait pas eu un conflit mondial énorme, il n’aurait été personne. Jeune, il avait de fortes convictions, en 1914-18 il idolâtrait Pétain et 1939-45 lui donne une existence et il se révèle à 50 ans.

Vincent Lacoste : Adrien est incapable de faire quoi que ce soit, et de se motiver pour faire quoi que ce soit. Ce qui était marrant, c’était de montrer le décalage entre De Gaulle, l’homme puissant par excellence, le plus grand des français dans l’imaginaire collectif, et Adrien, l’impuissant généralisé.

Vincent, comment fait-on pour jouer un personnage qui est aux antipodes de votre carrière et de votre succès ?

Vincent Lacoste : Ce n’est pas très difficile, il suffit que je m’imagine dans une situation d’échec total. On est quand même dépendant des autres et tous les acteurs se confrontent à un moment donné à cette question, que je me pose aussi : qu’est-ce qui arrive quand on n’a plus aucun succès en tant qu’acteur ? C’est un métier où on ne sait pas vraiment si ça va marcher ou pas, et dans dix ans, qui sait où je serais … peut-être que tout se sera effondré ! Je ne le souhaite pas et je travaille évidemment pour que ça n’arrive pas.

Vincent, vous tournez dans des comédies, mais aussi dans des drames : avez-vous un type de rôle dans lequel vous vous sentez plus à l’aise ?

Vincent Lacoste : Je préfère la comédie parce que j’ai commencé par ça, mais même dans les comédies comme dans Mes jours de gloire, il y a quand même aussi des scènes de pleurs, de gêne. Je suis à l’aise dans les deux types de films, tout dépend de l’ambiance de tournage. J’aime aussi les films qui ne se prennent pas trop au sérieux et qui peuvent aussi rigoler d’eux-mêmes et de leur sujet. Chambre 212 n’est pas une méga franche comédie et même si Plaire, aimer et courir vite traite du sujet dur du Sida, il y quand même des choses assez drôles. Dans chaque film, on peut trouver un ton et j’aime les films qui ont un ton. Dans Mes jours de gloire, j’ai tout de suite compris ce qu’allait être l’humeur du film. Mon prochain film De nos frères blessés de Hélier Cisterne est un drame, mais c’est parce qu’on m’a proposé des drames que j’ai préféré par rapport aux autres choses. Tout dépend des rôles qu’on me propose.

Antoine, l’écriture d’un deuxième long métrage dépend-elle du succès du premier ?

Antoine de Bary : Je ne conditionne pas du tout l’écriture du second long métrage au succès ou non du premier et je préfère me concentrer sur une histoire qui me plaise, parce qu’on y passe quand même 3-4 ans. C’est une interrogation sur le désir, car on est constamment confronté au désir de chaque étape de fabrication, de scénario et c’est important de bien choisir.

Propos recueillis par Sylvie-Noëlle

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