À l’occasion de la sortie de NOTRE DAME, on a rencontré la réalisatrice comédienne   et on a passé un moment d’échanges très riches et très variés.

On a rencontré Valérie Donzelli, à l’occasion de la présentation à Bordeaux de son jubilatoire NOTRE DAME. Valérie Donzelli n’est pas seulement coscénariste, avec Benjamin Charbit, et réalisatrice, elle interprète aussi l’héroïne Maud Crayon. L’interview a permis de revenir sur l’échec de son précédent film, Marguerite et Julien, à l’origine de ce NOTRE DAME, qui aborde avec fantaisie mais profondeur bien des sujets de notre société auxquels les femmes doivent faire face. Et la réalisatrice nous a également fait part de son ressenti par rapport aux révélations d’Adèle Haenel et de son engagement par le biais de ses films.

Notre critique du film NOTRE DAME

Le titre de votre film, , sans tiret et sans D majuscule, est-il un hommage à la femme plutôt qu’à la Cathédrale ?

Valérie Donzelli : Oui tout à fait, c’est un jeu de mots. Notre dame avec un d minuscule, c’est mon personnage Maud Crayon, la dame que tout le monde veut et dont tout le monde profite. Le titre était d’ailleurs là très en amont. Après les événements et l’incendie de Notre-Dame, j’étais anéantie et triste, j’ai vu les flammes, les gens pleuraient, j’ai eu très peur pour mon film. J’avais d’ailleurs eu peur pendant le tournage, je m’étais attachée au monument, c’étaient des moments magiques. Quand le feu a été maîtrisé dans la nuit et qu’on a appris que ce n’était pas intentionnel, j’ai hésité à changer de titre car j’avais peur qu’on puisse penser que c’était opportuniste. Mais c’est très difficile de changer le titre d’un film quand on l’a choisi depuis le départ.

Valérie Donzelli

Pouvez-vous nous parler des origines de votre film ?

Valérie Donzelli : Le point de départ du film, c’est que mes producteurs (Edouard Weil et Alice Girard) voulaient que je refasse un film dans lequel je joue. J’avais envie de parler d’une femme quadragénaire qui fait un métier très prenant. Je m’étais projetée dans mon métier de cinéaste, et je m’étais dit que ce serait marrant de faire une comédie sur l’échec et de me nourrir de ce que j’avais vécu avec l’échec de Marguerite et Julien, auprès de la critique comme du public, qui n’est pas venu voir le film. J’aime énormément ce film, j’en suis très fière. C’était mon film le plus ambitieux d’un point de vue mise en scène, j’avais envie de faire un grand film avec plus de moyens. J’ai été triste que le jour où j’essaye de monter dans la cour des grands, on me dise « non merci, au revoir ». Ça m’a fait de la peine mais en même temps ça fait partie du métier de se remettre des échecs et des succès, ce n’est pas la vérité des films et ce n’est pas parce qu’on a un succès que le film est meilleur, ça dépend de tant de paramètres et du contexte. Il n’y a tellement pas de règles sur la réussite de films, mais ce que j’adore avec ce film, c’est qu’il m’a permis d’écrire Notre dame.

Le choix de parler d’une architecte provient-il de vos propres études d’architecture ?

Valérie Donzelli : Je me suis dit que c’était un peu dangereux de jouer une cinéaste après ce qu’il venait de m’arriver, j’ai décidé d’être plus prudente parce qu’il n’y avait pas vraiment d’histoire à raconter avec cette cinéaste qui veut se faire euthanasier dans une clinique en suisse après un gros échec. J’ai alors choisi un autre métier, parce qu’il y a des points communs entre architecture et cinéma : ce sont des métiers très dominés par les hommes, dans lesquels il faut gérer une équipe, avoir et mener à bout un projet des gros budgets. Ça m’amusait aussi de renouer avec mon passé et de réussir à être une fausse architecte dans un vrai film que je réalise.

« Ce que j’aime avec le cinéma, c’est que ça nous fait croire à l’impossible. »

Pouvez-vous nous parler du personnage de Maud Crayon, que vous interprétez ?

Valérie Donzelli : Maud Crayon est complètement bouffée par la culpabilité, elle n’ose rien demander ni dire non et elle se fait avoir. Ça m’intéressait de travailler cette question de la femme qui fait tout pour aussi en montrer les limites. Car quelqu’un qui prend tout en charge, mais qui empêche aussi les autres de faire. C’est plus facile pour elle de tout faire que de se taper la discussion et de considérer l’autre. Martial (Thomas Sciméca) est aussi victime de cette situation et quand, à la fin, elle réussit à trouver le courage de le quitter elle lui donne une vraie place qui lui permet de s’occuper de ses enfants. Elle fonctionne avec son cœur et c’est tout le problème, parce qu’elle est généreuse, les gens vont aussi en profiter. J’aime beaucoup la qualité de la gentillesse. Je pense qu’il faut que les femmes arrêtent de culpabiliser, ça passe par un dialogue avec l’autre- celui qui partage sa vie- mais ce n’est pas toujours facile, surtout quand ça n’existe pas au départ, il faut le créer. Et elles doivent aussi apprendre à dire non. Car c’est aussi un film sur la séparation et la difficulté de quitter les gens qu’on aime différemment et avec qui on a des enfants.

Vous vous moquez aussi des catastrophes écologiques, pour quelles raisons ?

Valérie Donzelli : Quand j’ai écrit le film, c’était après les attentats de 2015. Je trouvais que Paris avait basculé dans une autre dimension. D’un coup le bruit de la ville avait changé, on entendait des sirènes toutes les deux secondes, le climat était très angoissant et très triste. Pour moi c’était évident que le film devait se passer à Paris, mais je ne pouvais pas concevoir de ne pas montrer ces bouleversements-là. Il y a eu aussi un après 2015 d’un point de vue économique : Airbnb a pris une place folle, les gens ne peuvent plus se loger, il y a plus de pauvreté et l’arrivée des migrants. Paris est devenu une ville beaucoup plus dure qu’avant. Je voulais à la fois montrer la beauté de ma ville d’adoption, que j’ai toujours aimé filmer, mais aussi sa violence et sa dureté. Et puis quand on allume la télé, ce sont des catastrophes tous les jours et je trouvais ça drôle de planter le décor du film dans un état totalement anxiogène avec des gens à cran qui en viennent à se mettre des baffes sans raisons.

Photo du film NOTRE DAME

Vous montrez à quel point Maud Crayon se sent impuissante ?

Valérie Donzelli : Maud Crayon est comme la plupart des gens : elle ne supporte pas cette situation de voir des gens dormir dans la rue, et en même temps elle ne peut rien y faire. J’ai d’ailleurs fait attention à ne mettre que des femmes dans la scène de la rue la nuit, parce les femmes arrivent à s’organiser, elles ont le sens du don d’elles-mêmes, de l’organisation, de l’abandon, de la générosité, elles sont bouleversantes car elles restent verticales. C’est aussi des questions que l’on retrouve beaucoup dans les amitiés féminines. Il y a un cliché qui dit que l’amitié féminine n’existe pas, mais c’est faux, moi je suis très entourée de femmes, car la sororité et les rapports entre femmes sont bien plus profonds qu’on ne veut l’entendre.

Le concours de l’aménagement du parvis de Notre-Dame est-il aussi une satire de la Ville de Paris avec la maire, ses conseillers et ses concours publics ?

Valérie Donzelli : Je me suis inspirée du concours universel et anonyme organisé par François Mitterrand pour L’Opéra Bastille. C’était le projet d’un architecte inconnu total à peine diplômé qui a été choisi sur dossier, et ils ont paniqué, lui ont mis des ingénieurs structure sur le dos et ont fait régler le projet par d’autres architectes et du coup. Il y a eu une déformation du projet initial, c’est un ratage total, qui m’amusait. J’ai eu beaucoup de chance car Anne Hidalgo, la Maire de Paris, nous a beaucoup aidé avec le projet. Elle a lu le scénario, nous a donné les clés de l’Hôtel de Ville : on filme vraiment son bureau, dans lequel j’ai juste rajouté un tableau du portrait de ma mère à moi. Pour moi ce n’était pas tellement une satire de la Mairie, car Anne Hidalgo m’a dit c’est que la façon dont elle a été entourée et abandonnée a été assez difficile. Je voulais absolument Philippe Katerine pour interpréter le premier adjoint, un amoureux caché, car il dégage une sympathie folle et a en même temps la corpulence de la profession. Isabelle Candelier s’est beaucoup inspirée de la Maire de Paris et a beaucoup travaillé la parole politique et la façon d’être.

Votre film évoque aussi la critique de l’art ?

Valérie Donzelli : C’est une éternelle question de ce qui est un jour déconsidéré parce que trop moderne, ou ces chefs d’œuvre encensés de nos jours, alors qu’à l’époque ça faisait scandale. C’est pour ça que je me suis amusée à retrouver la lettre où les gens trouvaient que la Tour Eiffel et ses proportions (350 m de ferraille) défiguraient la ville et était une monstruosité.

« Je voulais à la fois montrer la beauté de Paris, ma ville d’adoption, que j’ai toujours aimé filmer, mais aussi sa violence et sa dureté. »

Votre film critique également le monde du travail et sa précarité ?

Valérie Donzelli : Oui, Maud Crayon a un emploi précaire, elle est exploitée par son patron et des gens sont embauchés alors qu’on voit bien qu’ils ne sont pas vraiment architectes. Pour s’en sortir il faut être entrepreneur et ça m’amusait beaucoup d’imaginer Maud Crayon qui d’un coup croule sous les dettes et décide pour s’en sortir de louer son appartement et faire des pâtes. La solidarité se crée dans cette famille recomposée de plein de gens et la bonne humeur ne quitte pas la cellule malgré l’adversité.

Pourquoi avoir éprouvé le besoin d’utiliser la voix-off ? Vous ne faites pas confiance au spectateur et à sa capacité de comprendre ce qui se passe ?

Valérie Donzelli : Ce n’est pas une voix-off, c’est un narrateur. J’aime beaucoup les narrateurs, il y en a dans tous mes films, je ne sais pas faire sans, c’est une question de goût. C’est quelque chose qui permet des ellipses, d’accélérer le récit et de le prendre en charge car je fais des films assez denses, donc je trouve agréable d’avoir quelqu’un qui raconte une histoire et qui ne fait pas partie du film.

Vous écrivez en pensant à des acteurs en particulier ?

Valérie Donzelli : C’est compliqué d’avoir le casting dont on rêve parce que les comédiens ne sont pas toujours disponibles mais en général j’écris toujours en pensant à des acteurs, ça m’aide beaucoup, même si parfois ce ne sont pas eux qui font le film, mais ce n’est pas grave.

Vous vous entourez d’acteurs qui jouent souvent des personnages gentils, et pourtant vous offrez à un rôle qu’il ne tient pas d’ordinaire ?

Valérie Donzelli : Ça m’amusait beaucoup de mettre Samir Guesmi, qui dégage une bonté telle qu’on ne peut pas l’imaginer une seule seconde en étant un salaud. Pour son personnage de Greg, je ne voulais pas tomber dans le cliché du mec viril, mais c’est un opportuniste assumé, sans vergogne, macronien de base. A l’inverse, je fais jouer à un grand tendre, absolument adorable et fidèle, le genre de mec qu’on peut appeler pour enterrer un cadavre, prêt à nous suivre dans toutes les embrouilles et galères.

Photo du film NOTRE DAME

Et écrire pour soi, c’est compliqué ?

Valérie Donzelli : Je l’avais déjà fait avec La Reine des Pommes, et en général ce sont des personnages assez soumis et passif, ça m’amuse de distribuer le jeu et de diriger de l’intérieur, et d’être entourée des acteurs que j’aime. Je ne joue pas pour faire une performance d’actrice. Souvent dans mes films, il y a deux genres de femmes : celle qui est un peu perdue (Maud) et l’autre qui dit les choses en face, plus franc du collier, comme sa sœur Coco (Virginie Ledoyen)

Comment avez-vous choisi d’intégrer dans votre film scènes dansées et scène chantée ?

Valérie Donzelli : Notre dame est vraiment un film dans le quel je voulais pouvoir m’autoriser toutes les libertés parce que je trouvais que le film l’avait dans le corps. Il parle à la fois de choses très concrètes et de choses pas réalistes, comme la maquette qui s’envole et qui atterrit à la Mairie de Paris : ça n’existe pas et en même temps le film le permet. C’est ce que j’aime avec le cinéma, c’est que ça nous fait croire à l’impossible. A partir de ce moment-là, si une maquette s’envole, on peut bien chanter une chanson ou faire une danse. La chanson est venue au moment du tournage, et pour la danse, c’était écrit au scénario mais ce sont des contraintes de production qui ont fait que j’ai tout réuni dans un endroit à part parce que je ne pouvais pas tourner dans un décor trop cher, trop compliqué. Il fallait assumer que ce soit un numéro de comédie musicale pure.

Il y a dans votre film des hommages ou des références explicites à des réalisateurs (Spielberg, Tati, Demy) ?

Valérie Donzelli : Quand on fait des films on est nourri des films qu’on a vus, et les cinéastes que vous citez sont des cinéastes que j’aime énormément. Je n’ai pas fait de vrais clins d’œil à des metteurs en scène précis, en revanche, la seule référence c’est celle à Spielberg.

Vous êtes actrice et réalisatrice, quel est votre ressenti par rapport aux révélations d’Adèle Haenel ?

Valérie Donzelli : J’ai toujours été très embarrassée avec ce rapport de séduction entre les actrices et les metteurs en scènes, qui existe et qui est toujours un peu pesant, parce que pour moi c’est quelque chose qui se passe avec la caméra. Quand c’est hors du plateau et hors de la caméra c’est déjà un problème. Je n’ai pas eu de cas personnel, il ne m’est rien arrivé, mais peut-être que je n’ai jamais eu à jouer ce jeu de séduction, car je n’ai pas beaucoup tourné avec des hommes hétérosexuels, mais plutôt avec des femmes et avec des hommes homosexuels. Ce qui est beau dans la déclaration d’Adèle Haenel, c’est que ça va au-delà de ça, elle a réussi à faire de son cas particulier quelque chose de beaucoup plus universel. Elle est partie d’elle mais elle a fait un énorme zoom arrière pour avoir un discours politique et intelligent qui concerne tout le monde. Et c’est là ou je trouve que le propos est très fort et beau. J’ai été transportée et bouleversée, j’ai pleuré. C’est une actrice géniale et une femme d’une grande intelligence, et ça fait du bien. Ce qui est nouveau, c’est que pour la première fois une femme parle alors qu’elle est socialement plus élevée que la personne qu’elle « condamne ». Souvent , à propos des femmes qui portent plainte, comme contre Luc Besson, on entend « elle est frustrée, elle n’a pas été prise au casting » ce qui est une immense violence pour les femmes qui osent témoigner. Je ne connais pas la vérité des faits et ça ne me concerne pas.

Vous considérez-vous comme une femme engagée et faites-vous partie du Collectif 50/50 ?

Valérie Donzelli : Je suis allée à la manifestation féministe #NousToutes du 23 novembre avec mes enfants dont mon fils de trois ans. J’étais bouleversée, il y avait aussi beaucoup d’hommes et c’était beau de voir qu’enfin quelque chose est possible sur cette absurdité de rapport de force, de domination. Je ne suis pas pour un féminisme phallique, ça ne m’intéresse pas d’être comme les hommes. J’aime être une femme, j’aime être mélangée aux hommes et j’aime qu’ils soient différents de moi et je n’ai pas envie d’être aussi puissante qu’eux, même si je trouve que je trouve normal que dans certains endroits on ait les mêmes salaires et les mêmes droits et c’est scandaleux que ce ne soit pas le cas. Ça ne m’intéresse pas de retourner la situation pour recréer la même situation. Parlons, arrêtons d’avoir peur, soyons solidaires contre ce syndrome de la femme battue, soyons fortes ensemble. Je fais partie du Collectif 50/50, mais je ne fais pas grand-chose, et il y a des femmes plus compétentes. Je n’ai pas vraiment le temps, ma vie est très remplie, comme celle de Maud, mais je milite à ma façon, par mes films un peu militants.

Propos recueillis par Sylvie-Noëlle

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