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Sixième numéro de notre rubrique ON REFAIT LA SCÈNE ! Après l’évasion de Tai Lung dans Kung fu Panda, on reste dans le domaine de l’animation pour s’attaquer au Voyage de Chihiro, et sa scène du voyage en train.

Le Voyage de Chihiro, c’est un long métrage d’animation réalisé par Hayao Miyazaki, datant de 2001 et produit par le Studio Ghibli. Il raconte l’histoire d’une fillette de 10 ans qui se retrouve, au détour d’un tunnel, dans un univers fantastique régi par divinités, esprits et sorcières. Perdue, elle devra traverser plusieurs épreuves, apprendre, découvrir et comprendre ce monde étrange, avant de pouvoir retrouver ses parents et le monde réel.

Ce que représente Le voyage de Chihiro pour moi:

Le Voyage de Chihiro, que j’ai découvert à sa sortie salles (en 2002, j’avais 19 ans), est cette oeuvre qui a non seulement défini mon rapport au cinéma, mais également mon rapport au monde.

Le Voyage de Chihiro m’a fait découvrir que le cinéma et même l’art au sens large, permettait de transcender les barrières culturelles à propos de choses diverses et variées. Il m’a ainsi initié à la richesse et à la complexité de la culture japonaise dont les différentes idéologies, ou encore l’Histoire – notamment celle autour de la seconde guerre mondiale -, ont défini une société très spéciale mais fascinante. Il m’a également rendu sensible à la portée métaphysique de certaines thématiques, comme l’ouroboros qu’est l’empreinte écologique de l’Homme – Miyazaki semblant fasciné par cette Nature dont l’homme et son évolution sont parties intégrantes, mais qui inévitablement, s’autodétruit tout en créant de magnifiques choses.

Le Voyage de Chihiro m’a prouvé pour la toute première fois, que l’imagination et sa portée allégorique n’avaient de réelle limite que celle que s’impose un auteur à explorer des thèmes qui lui sont chers. En cela, Miyazaki (dont je n’avais rien vu avant) est certes l’un des auteurs les plus fascinant du monde… Mais finalement chaque auteur n’est-il pas en soi fascinant, lorsqu’il parvient à exprimer des choses complexes via une caméra, des ordinateurs, un crayon ? UN film, CE film, m’a incité à repenser ma préconception du cinéma. À ne plus regarder sans voir… À aller au delà, à avoir de l’empathie pour les démarches d’auteur au delà de mon appréciation d’une oeuvre, à percevoir d’autres niveaux de lecture.

Quelques autres films eurent le même effet sur moi, celui de redéfinir ma préconception du cinéma. Lawrence d’Arabie, Memories of Murder, Jurassic Park & la Guerre des Mondes, Les Chaussons Rouges, Opening NightThe Wire, la trilogie Mad Max, Network, ou encore L’ange Ivre de Kurosawa… Mais Le Voyage de Chihiro est pour moi très important, puisqu’il fut le premier.

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Mais assez parlé de moi : passons enfin au cœur de cette chronique.
Je ne vais pas revenir sur l’incroyable richesse du film, à la fois visite nostalgique et moderne du Japon, critique d’une certaine société de consommation et du culte du dieu-argent, constat écologique, hommage aux divinités et croyances de l’inconscient collectif japonais, chronique d’un passage à l’age adulte, voyage audio-visuel dans un imaginaire inédit, chef d’oeuvre d’animation… Je vais simplement parler de LA scène qui nique tout, la scène la plus fantastique de tout le cinéma du monde entier: celle du voyage en train, dans Le Voyage de Chihiro.

Celle-ci intervient aux trois quarts du film; Chihiro a rencontré beaucoup de monde, dont Haku, un jeune garçon bienveillant qui semble la connaître, Yubaba, la sorcière-patronne de la maison des bains ou viennent se prélasser divinités et esprits, Kamaji, un homme-araignée qui s’occupe des fourneaux, Rin, l’une des servantes, un Sans-Visage – un esprit aux motivations étranges (il semble chercher un lien social mais s’y prend assez mal), ainsi que de nombreux autres. Chihiro commence à comprendre les singulières règles de cet univers (manger un aliment de ce monde pour ne pas disparaître… lorsque la pluie tombe beaucoup, une mer apparaît… Ne jamais oublier son nom sous peine de rester prisonnier, etc.); elle a énormément gagné en assurance, et commence à prendre ses responsabilités; elle décide ainsi de sauver Haku, victime d’un mauvais sort, en allant demander de l’aide à celle qui le lui a jeté, Zéniba la sœur jumelle de Yubaba. Pour cela elle doit prendre un train a sens unique vers “la gare du fond du lac”, et se voit accompagnée de deux autres personnages à qui Zéniba a jeté un sort (elle les a transformés en hamster et en mouche), ainsi que du Sans Visage.

LE VOYAGE DE CHIHIRO – LE VOYAGE EN TRAIN

Une scène assez calme et posée par rapport au spectacle dont nous venons d’être témoins – le Sans-Visage, devenu énorme après avoir ingéré l’intégralité des plats de la maison des bains (ainsi que 3 employés), vient de tout régurgiter en poursuivant Chihiro.

La folie visuelle déployée jusqu’ici semble donc s’effacer, pour faire place à une scène finalement assez naturaliste: Chihiro entre dans une sorte de “train de banlieue” qui ramène des travailleurs éreintés et vides chez eux. Elle observe ces gens, immobiles, tristes, absents, l’ombre d’eux mêmes.  À un arrêt, tous descendent; on récupère ses affaires sur le porte bagage, on descend du train, parfois la famille nous attend, parfois non. La routine quoi.

Mais on est dans Le Voyage de Chihiro et comme chaque autre scène du film, celle-ci est riche de sens. Elle est une synthèse des enjeux du film autant qu’elle traduit les évolutions intérieures de son héroïne Chihiro, elle nous parle de Miyazaki et de ses obsessions, autant que du Japon post-WWII et de l’étrange société née des “cendres d’Hiroshima”. Elle est une poésie délicate particulièrement tranchante (et donc d’autant plus mémorable) avec le récit épique proposé jusque là de façon quasi-discontinue. Elle est ce genre de joyau audio-visuel qui nous fait oublier l’espace de trois minutes que nous sommes devant un film, pour s’imprimer au plus profond de nous.

Cette scène du train m’évoque ainsi, un constat triste doublé d’une réflexion sur les conséquences du collectivisme japonais – terme dont nous allons donner notre définition. Chez nous, en France ou même en occident, l’individu pourra ressentir de la proximité avec d’autres membres de son milieu socio-culturel plutôt qu’avec des membres supérieurs ou inférieurs de sa hiérarchie professionnelle. Au Japon, l’individu aura plutôt tendance à se rapprocher des membres de son corps de travail, mais pas forcément avec son voisin de pallier avec qui il pourrait en théorie avoir plus en commun. Par exemple dans Le Voyage de Chihiro, la proximité entre les membres de la maison des bains est telle que l’on a l’impression d’une hiérarchie familiale plutôt que salariale ou professionnelle. Qu’il s’agisse de Yubaba, de Rin, Kamaji ou Haku, ils font partie d’un même groupe, et travaillent ensemble à le faire fonctionner. Cette maison des bains peut sans mal symboliser n’importe quelle entreprise du Japon, et par extension, le Japon lui-même. Hors, lorsque Chihiro en sort, et accomplit un geste aussi simple que “prendre le train”, elle se retrouve dans un tout autre monde peuplé de fantômes; l’individu n’existe que dans le cadre de son entreprise, ou par extension, sa patrie. On peut ainsi voir dans la mélancolie émanant de “la scène du train”, un regard simple mais plein de sens sur cette non-proximité inhérente au peuple japonais, capable collectivement des choses les plus impressionnantes (terribles ou positives), mais n’étant individuellement, que des coquilles vides. Chihiro – comme Miyazaki – prônerait alors le rapprochement entre sans visages et “incarnés”, avec pour résultat une sorte de retour à un bonheur simple et primaire depuis longtemps oublié – celui de la proximité. En ce sens, peut-on considérer le cinéma de Miyazaki comme une passerelle entre cultures occidentales et japonaises, ce qui peut expliquer entre autres choses, les résultats incroyables du film hors-Japon (Lion d’Or à Venise; 275M$ recettes mondiales soit 11 fois les recettes japonaises), alors qu’il paraît profondément japonais justement.

Le voyage de Chihiro

Cette scène du train est un moment calme, mais qui vient cristalliser les enjeux intérieurs de Chihiro, donner une vraie résonance à l’intégralité de son voyage, ainsi qu’à l’imaginaire déployé tout au long du film. Sans expliciter quoi que ce soit, au contraire, Chihiro ou plutôt Sen (Yubaba a volé des idéogrammes de son prénom pour la garder prisonnière), grâce à son empathie récemment découverte via les nombreuses épreuves qu’elle a passées, semble se découvrir elle même… ce qui équivaut quelque part, à ne pas s’oublier. À la fin de la scène, Chihiro et Sen (qui est l’ombre de qui ?) se retrouvent ainsi le même plan.  Deux visages posant un regard à la fois déterminé et mélancolique sur le futur, comme conscient de la valeur des épreuves passées et de l’importance de celles à venir. Un regard conscient que l’age de l’enfance est terminé, et que survivre à l’age adulte signifie trouver un sens à son existence, une personnalité, et prendre ses responsabilités. Le Voyage De Chihiro.

chihiro

Chihiro et Sen – le passage à l’age adulte à travers un simple regard mélancolique

Enfin, un mot sur la réalisation. Miyazaki fait fusionner sensibilité et techniques d’animation (numérique et traditionnelle) et sensibilité, mise en scène et épure, musique et image, histoire et enjeux, thématiques et psychologie… Le terme “réalisation” n’a ainsi , jamais aussi bien porté son nom, tant l’auteur à cet instant, parvient à tout faire converger vers un simple instant d’à peine 3 minutes. Si l’on pourra en retenir de nombreuses choses, peut-être la plus marquante sera le score de Joe Hisaishi. Compositeur de tous les grands films de Miyazaki (excepté Nausicaa, et cela se ressent) sa partition atteint ici des sommets d’émotion, en associant parfaitement Image et mélancolie.

Bref. La scène du voyage en train dans Le Voyage de Chihiro, c’est un moment de cinéma qui encore et toujours, persiste à me fasciner et dont j’espère vous avoir transmis, ne serait-ce qu’un tout petit peu, l’envie de le découvrir.

Georgeslechameau

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